Construire la dignité des savoirs indigènes

mars 20, 2010 · Posted in Liens · Comment 

Les savoirs endogènes de sujets collectifs (ou de groupes sociaux) exploités dans une relation sociale sont aussi ceux qui sont les plus à même d’éclairer la nature de cette relation sociale. Etre à la frontière de différentes relations sociales et de sujets collectifs, c’est se donner la possibilité de communiquer à d’autres positions et relations ces savoirs. Nous vivons cependant à une époque, et dans une société dont le régime de vérité repose, notamment, sur la scientificité, et sur la discussion entre positions différentes supposant l’abstraction et la raison tout autant que le désintéressement. Les savoirs endogènes intéressés, informels, et subjectifs ne sont donc, à priori, reconnus ni comme scientifiques, ni comme susceptibles de lancer une discussion. Ils sont donc indignes pour notre époque et notre société. Ce sont des savoirs indigènes car indigne et endogène. Or, dans une perspective humaniste, nous savons qu’ils sont les plus à même d’apporter une lumière sur le monde. Notre société et notre époque s’imposant à nous de façon hégémonique, elle nous impose soit de parler son langage afin d’être reconnu comme digne, soit de disparaître du regard. Il importe donc de leur construire leur dignité. Construire cette dignité peut passer par une reconnaissance scientifique. C’est possible en les traduisant dans le langage dit universel, en les formalisant et les objectifiant. Les apports des travaux féministes matérialistes, sur la traduction post-coloniale, et la prise en compte de la subjectivité dans l’objectivité peuvent être nos outils. En voilà donc un inventaire qui est amené à être complété et enrichi.

Savoirs situés et perspectivisme

Introduction

  • Donna Haraway: manifeste postmoderne pour un féminisme matérialiste – Contre le binarisme classique sujet/objet de connaissance, elle prône une posture de connaissance davantage relationnelle. Sa critique porte sur la construction historiquement déterminée de « l’homme de science » comme « témoin modeste ». « Le fait d’être invisible à soi-même est la forme spécifiquement moderne, professionnelle, européenne, masculine, scientifique de la modestie comme vertu […]. Elle garantit que le témoin modeste est le ventriloque légitime et autorisé du monde objectif, n’ajoutant aucune opinion ni rien de sa corporéité biaisée. Il est doté d’un pouvoir remarquable d’établir les faits. Il témoigne ; il est objectif ; il garantit la clarté et la pureté des objets. Sa subjectivité est son objectivité. Ses récits ont un pouvoir magique – ils perdent toute trace de leur histoire comme narrations, comme produits de projets partisans, comme représentations contestables, comme documents construits capables de définir les faits » (p. 311)
  • Multitudes Web – 4. Divergences solidaires – La politisation féministe de l’expérience, le personnel est politique, a atteint les savoirs dits scientifiques. Les théorisations de ces politiques en termes de construction de  » savoirs situés  » défient la tradition épistémologique moderne. Affirmant un style politique qui chérit les divergences solidaires ces théories prolongent la vivacité de l’histoire politique du féminisme.
  • Haraway : Réinventer la nature – Mouvements – La notion de « savoir situé » renvoie à ce pluralisme scientifique, dont l’objet est en priorité l’identification du lieu d’où parle celui qui prétend parler pour la nature, et qui se prolonge dans l’extension de cette parole légitime sur la base de la reconnaissance de différences significatives dans les points de vue possibles, et parmi lesquelles la différence de genre est centrale. Haraway synthétise ainsi cette notion : « Comment voir : c’est tout l’enjeu des luttes sur ce qui pour finir comptera en tant que description rationnelle du monde »
  • Savoirs Vampires @ War / Beatriz Preciado – Le savoir situé semble immédiatement faire référence à un lieu, une position, une localisation ou un site ; mais, une des complexités de cette notion est qu’elle vient à ébranler le lieu même de production du savoir. Alors, Savoir = Lieu, mais de quel lieu s’agit-il ? Ce lieu est une brèche, l’effet d’une série de déplacements : 1. des théories et mouvements anti-coloniaux vers une critique postcoloniale ; 2. du féminisme hégémonique hétérocolonial vers une critique de la construction transversale de la race, du sexe, du genre et de la sexualité… ; 3. des politiques des identités vers des politiques post identitaires ; 4. des politiques du corps vers des cyborgologies dénaturalisées.

Textes de Donna Haraway

  • Savoirs situés – La question de la science dans le féminisme et le privilège de la perspective partielle – Donna Haraway : «Je pense donc que mon problème, et « notre » problème, est comment avoir simultanément un rapport à la contingence historique radicale de toute prétention savante et de tout sujet connaissant, une pratique critique pour reconnaître nos propres « technologies sémiotiques » pour produire des significations, et une confiance qui ne soit pas absurde en des rapports sensés à un monde « réel », qui puisse être en partie partagée et hospitalière à des projets de liberté finalisée, d’abondance matérielle adéquate, de significations modestes à la souffrance et de bonheur limité.»
  • Haraway: situated knowledges – Chapter Nine, Situated Knowledges: The Science Question in Feminism and the Privilege of Partial Perspective
    Donna J. Haraway
    from Simians, Cyborgs and Women: The Reinvention of Nature (New York; Routledge, 1991)

Traduction des savoirs et positionnalité

  • Encarnación Gutiérrez Rodríguez : Traduire la positionnalité | translate.eipcp.net – Ce qui est en jeu ici, c’est un processus de traduction entre le savoir académique et le savoir militant ou vice versa. En même temps, la négociation entre différentes positionnalités, voix et localisations sociales requiert l’acte de traduction des positionnalités selon les lignes de la compréhension transversale que j’ai esquissées. Cette approche permettrait d’énoncer la « différance » sans rassembler ce mouvement sous le chapeau d’une identité unique ou d’un « bien commun global », qui pourrait être le genre. Cela n’implique pas d’abandonner l’idée d’un nom commun tel que « femme », mais de créer un espace pour débattre, négocier et lutter autour de différentes expériences de la féminité, différentes manières de l’intégrer.

Epistémologie féministe et théorie du point de vue en anglais

  • Feminist Epistemology and Philosophy of Science (Stanford Encyclopedia of Philosophy) : The central concept of feminist epistemology is that of a situated knower, and hence of situated knowledge: knowledge that reflects the particular perspectives of the subject. Feminist philosophers are interested in how gender situates knowing subjects. They have articulated three main approaches to this question: feminist standpoint theory, feminist postmodernism, and feminist empiricism. Different conceptions of how gender situates knowers also inform feminist approaches to the central problems of the field: grounding feminist criticisms of science and feminist science, defining the proper roles of social and political values in inquiry, evaluating ideals of objectivity and rationality, and reforming structures of epistemic authority.
  • standpoint theory – perspectivism – Holds that different individuals or groups in society possess significantly different perspectives (or standpoints) that shape their views of reality. Standpoint theory usually involves claims that some standpoint should be privileged over others, at least for analytic problems. This idea has a long philosophical pedigree dating back to critiques of Enlightenment universalism.

S’objectiver quand on objective

  • L’objectivation participante – Pierre Bourdieu – Ce qu’il s’agit d’objectiver, en effet, ce n’est pas l’anthropologue faisant l’analyse anthropologique d’un monde étranger, mais le monde social qui a fait l’anthropologue et l’anthropologie consciente ou inconsciente qu’il engage dans sa pratique anthropologique; pas seulement son milieu d’origine, sa position et sa trajectoire dans l’espace social, son appartenance et ses adhésions sociales et religieuses, son âge, son sexe, sa nationalité, etc., mais aussi et surtout sa position particulière dans le microcosme des anthropologues.
  • Pierre Boudieu – Objectiver le sujet de l’objectivation – Ce travail d’objectivation du sujet de l’objectivation doit être mené à trois niveaux : 1) la position dans l’espace social global du sujet de l’objectivation, sa position d’origine et sa trajectoire, son appartenance et ses adhésions sociales et religieuses ; 2) la position occupée dans le champ des spécialistes, chaque discipline ayant ses traditions et ses particularismes nationaux, ses problématiques obligées, ses habitudes de pensée, ses croyances et ses évidences partagées, ses rituels et ses consécrations, ses contraintes en matière de publication des résultats, ses censures spécifiques, sans parler de tout l’ensemble des présupposés inscrits dans l’histoire collective de la spécialité (l’inconscient académique) ; 3) tout ce qui est lié à l’appartenance à l’univers scolastique, en portant une attention particulière à l’illusion de l’absence d’illusion, du point de vue pur, absolu, « désintéressé ».
Haraway : Réinventer la nature – Mouvements – La notion de « savoir situé » renvoie à ce pluralisme scientifique, dont l’objet est en priorité l’identification du lieu d’où parle celui qui prétend parler pour la nature, et qui se prolonge dans l’extension de cette parole légitime sur la base de la reconnaissance de différences significatives dans les points de vue possibles, et parmi lesquelles la différence de genre est centrale. Haraway synthétise ainsi cette notion : « Comment voir : c’est tout l’enjeu des luttes sur ce qui pour finir comptera en tant que description rationnelle du monde »

La figure clivée du colonisé entre différence et ressemblance

février 3, 2010 · Posted in Citations, Pensées · Comment 

Colonisé sauvage

Colonisé régénéré (mimétisme)

Colonisé civilisé

«Il est en effet évident que le Malgache peut parfaitement supporter de ne pas être un Blanc. Un Malgache est un Malgache; ou plutôt non, un Malgache n’est pas un Malgache : il existe absolument sa « malgacherie ». S’il est Malgache, c’est parce que le Blanc arrive, et si, à un moment donné de son histoire, il a été amené à se poser la question de savoir s’il était un homme ou pas, c’est parce qu’on lui contestait cette réalité d’homme. Autrement dit, je commence à souffrir de ne pas être un Blanc dans la mesure où l’homme blanc m’impose une discrimination, fait de moi un colonisé, m’extorque toute valeur, toute originalité, me dit que je parasite le monde,  qu’il faut que je me mette le plus rapidement possible au pas du monde blanc, « que je suis une bête brute, que mon peuple et moi sommes comme un fumier ambulant hideusement prometteur de canne tendre et de coton soyeux, que je n’ai rien à faire au monde ». Alors j’essaierai tout simplement de me faire blanc, c’est-à-dire j’obligerai le Blanc à reconnaître mon humanité.»

Frantz Fanon, Du prétendu complexe de dépendance du colonisé – Peau Noire, masques blancs, 1952, p. 79

«Le Noir est à la fois le sauvage (le cannibale) et pourtant le plus obéissant et le plus célébré des serviteurs (le porteur de nourriture) ; il est l’incarnation de la sexualité ramante, le primitif, le simple d’esprit et pourtant le menteur  et le manipulateur des forces sociales le plus accompli du monde. À chaque fois, ce qui est dramatisé est une séparation – entre les races, les cultures et les histoires, au sein des histoires -, une séparation entre un avant et un après qui répète obsessivement le moment mythique de la disjonction. [...] Le fantasme colonial [...] propose une téléologie – dans certaines conditions de domination coloniale et de contrôle, l’indigène est progressivement réformable. De l’autre, toutefois, il affiche effectivement la «séparation», il la rend plus visible. C’est la visibilité de cette séparation qui, en déniant au colonisé toute capacité d’autogouvernement, d’indépendance, de modes occidentaux de civilité, donne son autorité à la version et à la mission officielles du pouvoir coloniale.»

Homi Bhabha, Les lieux de la culture, Payot, 2007, p. 144.

«Le mimétisme colonial est le désir d’un Autre réformé, reconnaissable, comme sujet d’une différence qui est presque le même, mais pas tout à fait. Ce qui revient à dire que le discours du mimétisme se construit autour d’une ambivalence ; pour être efficace, le mimétisme doit sans cesse produire son glissement, son excès, sa différence. »

Ibid, p. 148

Mes signets du 01/10/2009 au 18/10/2009

octobre 18, 2009 · Posted in Liens · Comment 

Ma selection de liens du 01/10/2009 au 18/10/2009:

  • L’ennemi intérieur – r e g a r d e a v u e – Un entretien de 40 mn avec Mathieu Rigouste qui vient de publier son livre : L’ennemi intérieur. La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine.
  • Homi K. Bhabha : Les lieux de la culture. Une théorie postcoloniale – [le] cosmopolitisme vernaculaire est un processus politique qui ouvre en direction des objectifs partagés de gouvernance démocratique, au lieu de simplement reconnaître des entités ou des identités politiques "marginales déjà constituées"
  • Islamophobie savante, islamophobie politique – Les blogs du Diplo – Nous vivons les temps de l’islamophobie. Chaque jour apporte sa pierre à l’édification d’une machine de guerre d’autant plus efficace qu’elle ne relève d’aucun complot et qu’elle enrôle sous sa bannière des responsables de gauche et de droite, des intellectuels de gauche et de droite, des « savants » de gauche et de droite. Burqa, affaire Vincent Geisser – que j’ai eu tort de ne pas évoquer avant sur ce blog –, femmes afghanes, pratique du ramadan, etc, tout est bon, non pour critiquer l’islam (« Peut-on critiquer l’islam ? »), mais pour stigmatiser les musulmans et, surtout, créer une atmosphère de troisième guerre mondiale.

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