A propos de l’ijtihad pour un Islam progressiste et populaire

Commentaire d’Omar Mazri à Ijtihad : pour un « Islam progressiste et populaire » que j’ai cru bon de partager avec vous.

J’ai lu et relu votre bilan sur votre action et j’ai analysé vos démarches et propositions. Il y a beaucoup de bien comme il y a beaucoup de pistes à explorer, à tenter et à débattre sur le terrain des acteurs au quotidien. Bravo. Je ne vais pas m’étaler sur l’action positive qui vous honore mais je vais  » vous dénigrer amicalement » selon la règle du bon conseil en Islam et selon la peur que j’ai en moi devant toutes les tentatives de saucissoner l’islam, de l’occidentaliser, de le Jahiliser sans l’avoir pratiqué dans sa logique interne qui est une alternative au matérialisme, au paganisme athée ou aux religions païennes (Chirk)

Permettez moi donc de réagir sans malices à ce qui a heurté ma sensibilité de musulman : cette caricature sémantique  » Islam progressiste et populaire » et tous les préjugés idéologiques qui la sous tendent comme l »islam français » est soutenu par d’autres préjugés. En aucun ce que je vais dire n’est dirigé méchamment contre vous ou est la négation de vos efforts. C’est un travail de clarification qui va dans le sens de l’Ijtihad que vous, moi et tout musulman ou non musulman concerné par la désastreuse gestion du monde réclament pour sa dignité et la survie de ses enfants et de ses frètes en humanité.

Il faut nous mettre dans la tête et dans le cœur qu’il y un seul Dieu, un seul Coran, un seul et ultime Prophète Mohamed et que c’est une hérésie sur le plan religieux de vouloir présenter plusieurs islams ou de croire en plusieurs islams. Des raisons idéologiques, politiques en Occident veulent que la division soit la règle qui unit les musulmans et que les seuls qualificatifs pour parler de l’islam sont ceux produits par la culture occidentale dans sa version chrétienne ou matérialiste (libérale ou marxiste). L’islam n’est ni libérale ni marxiste, ni populaire ni élitiste, ni progressiste ni réactionnaire, ni essentialiste, ni existentialiste, il est la religion d’Adam, de Moise, de Jésus, de Mohamed, la religion que Dieu a choisi pour le bien être moral, social, spirituel et politique des hommes qu’Il a crée. Ces créatures n’ont pas compétence de donner des attributs ou des qualificatifs à la religion de Dieu autres que Lui même a donné à Sa religion :

Allah atteste, et aussi les Anges et les doués de science, qu’il n’y a point de divinité à part Lui, le Mainteneur de la justice. Point de divinité à part Lui, le Puissant, le Sage ! Certes, la religion acceptée d’Allah, c’est l’Islam. Ceux auxquels le Livre a été apporté ne se sont disputés, par agressivité entre eux, qu’après avoir reçu la science. Et quiconque ne croit pas aux signes d’Allah, alors Allah est prompt à demander compte ! S’ils te contredisent, dis leur : ‹Je me suis entièrement soumis à Allah, moi et ceux qui m’ont suivi›. Et dis à ceux à qui le Livre a été donné, ainsi qu’aux illettrés : ‹Avez-vous embrassé l’Islam ?› S’ils embrassent l’Islam, ils seront bien guidés. Mais, s’ils tournent le dos… Ton devoir n’est que la transmission (du message). Allah, sur [Ses] serviteurs est Clairvoyant.

Al Imrane, 13

S’il vous plaît tout est à débattre, tout est sujet d’ijtihad sauf ce qui a été défini par Dieu sans possibilité de réforme, de relecture ou d’interprétation. Il n’y a pas et il n’y aura pas d’islam avec un qualificatif que celui donné par Dieu dans le Coran. Il n’y a pas d’islam arabe et d’islam iranien, d’islam du temps du Prophète et d’islam post Prophète, ni d’islam boudhiste, ni d’islam conservateur, ni d’islam sioniste. Il y a l’islam d’Allah al Ahad al Qahar malikou al Moulk1:

Désirent-ils une autre religion que celle d’Allah, alors que se soumet à Lui, bon gré, mal gré, tout ce qui existe dans les cieux et sur terre, et que c’est vers Lui qu’ils seront ramenés ? Dis : ‹Nous croyons en Allah, à ce qu’on a fait descendre sur nous, à ce qu’on a fait descendre sur Abraham, Ismaël, Isaac, Jacob et les Tribus, et à ce qui a été apporté à Moïse, à Jésus et aux prophètes, de la part de leur Seigneur : nous ne faisons aucune différence entre eux ; et c’est à Lui que nous sommes Soumis›. Et quiconque désire une religion autre que l’Islam, ne sera point agrée, et il sera, dans l’au-delà, parmi les perdants.

Al Imrane, 83

C’est un seul et même islam qui gouverne l’univers, le monde des hommes, des Djinns, des plantes, des animaux, des minéraux. Les hommes peuvent être libres de s’y soumettre totalement ou de le transgresser. S’ils s’y soumettent ils deviennent des mouslims qui peuvent selon leur culture, leur background intellectuel, leurs penchants politiques et leurs intentions être comme Abraham ou Mohamed .

Même pecheur, innovateur, réformateur, moujtahid, transgresseur celui dont le coeur contient une graine de moutarde de foi et un vernis microscopique d’islamité ne peut tolérer que l’islam soit fracionné, partitionné, qualifié selon la mode et les préoccupations même nobles et légitimes des uns ou les stratagèmes les plus complexes des autres. Il n’ y a plus d’Ijtihad quand le socle de la foi le Thawhid ou le monothéisme pur et parfait est mis en doute sur le fond ou la forme :

Aujourd’hui, les mécréants désespèrent de vous détourner de votre religion : ne les craignez donc pas et craignez-Moi. Aujourd’hui, J’ai parachevé pour vous votre religion, et accompli sur vous Mon bienfait. Et J’agrée l’Islam comme religion pour vous.

Al Maida, 3

Les musulmans peuvent diverger sur la manière de résoudre un problème économique, politique, diplomatique car ils constituent en principe un feuillage avec des branches et des fruits multiples sur le plan de la forme , de la couleur et du goût. Dieu et l’Islam sont Un nous les croyants comme toute la création nous sommes multiples, divers et ondoyants :

N’as-tu pas vu que, du ciel, Allah fait descendre l’eau ? Puis nous en faisons sortir des fruits de couleurs différentes. Et dans les montagnes, il y a des sillons blancs et rouges, de couleurs différentes, et des roches excessivement noires. Il y a pareillement des couleurs différentes, parmi les hommes, les animaux et les bestiaux. Parmi Ses serviteurs, seuls les savants craignent Allah. Allah est, certes, Puissant et Pardonneur. Ceux qui récitent le Livre d’Allah, accomplissent la Salat, et dépensent, en secret et en public de ce que Nous leur avons attribué, espèrent ainsi faire une commerce qui ne périra jamais afin [qu’Allah] les récompensent pleinement et leur ajoute Sa grâce. Il est Pardonneur et Reconnaissant.

Fater, 27

Allah al Fater, le Créateur ex nihilo autorise la divergence et favorise donc l’Ijtihad y compris dans la manière de parvenir jusqu’à sa connaissance et son amour. C’est la loi de l’harmonie qui gouverne l’univers. Dans cette loi il y a trois sous lois qui œuvrent pour l’équilibre et le mouvement créatif : la dialectique, le retour à l’ordre initial, la conjonction des similitudes. Cette même loi de l’Harmonie présidée par la sagesse divine veut que les hommes ne sont pas égaux en efforts, en intelligence et en qualité de foi et il appartient aux plus doués, aux plus vigilants, aux plus responsables d’exercer leurs devoirs vis de Dieu et des hommes pour construire cette harmonie ou y revenir quand elle est troublée :

Et ce que Nous t’avons révélé du Livre est la Vérité confirmant ce qui l’a précédé. Certes Allah est Parfaitement Connaisseur et Clairvoyant sur Ses serviteurs. Ensuite, Nous fîmes héritiers du Livre ceux qui de Nos serviteurs que Nous avons choisis. Il en est parmi eux qui font du tort à eux-mêmes, d’autres qui se tiennent sur une voie moyenne, et d’autres avec la permission d’Allah devancent [tous les autres] par les bonnes actions ; telle est la grâce infinie.

Fater, 31

La divergence et son corollaire l’Ijtihad est donc recommandée, c’est un devoir, une manifestation de la vitalité, de la vie, une harmonie avec l’œuvre du Créateur qui crée en permanence sans fatigue, sans lassitude et toujours avec sagesse :

Chaque jour (de la création) est dans un état nouveau (Cha’n jadid)

Nous sommes une créature de Dieu, la loi du mouvement nous concerne. Nous devons donc nous mouvoir, exprimer nos divergence et faire l’effort (ijtihad) de réformer, d’innover, d’inventer, de symboliser d’être pleinement humain mais nous ne pouvons diverger sur la vérité, pas la notre mais celle de Dieu L’islam que Dieu a appelé comme le Coran al Haq, la religion de la droiture, din al qayim. Croyants nous ressemblons à ces feuilles, ces branches et ces fruits : ils sont portés par un seul et même arbre celui de la foi, la foi pure et authentique le Thawhid qui a pour nom ISLAM. Nous ne pouvons par la liberté de notre imagination décider d’appeler cet arbre du nom qui nous convient et nous donne vie. Résoudre les défis sur le calcul de la lune, sur la redéfinition du Riba dans ce monde de globalisation et de financiarisation, chercher des facilitations dans un monde plus complexe et plus rapide sont des impératifs logiques qui méritent reconnaissance et récompense. Mais vouloir introduire des particularismes temporels ou spatiaux dans l’ISLAM consciemment ou inconsciemment c’est mettre en doute le principe du Thawhid : l’immuabilité, la vérité, la justice et la perfection du verbe et de l’acte divin.

Et qui est plus injuste que celui qui invente un mensonge contre Allah, alors qu’il est appelé à l’Islam ?

As Saf, 7

Quelque soit notre intelligence, notre richesse lexicale, notre érudition philosophique nous ne pouvons sur le plan de l’unicité et de la permanence de l’islam dire plus, moins ou mieux que Abraham :

Vous qui croyez ! Inclinez-vous, prosternez-vous, adorez votre Seigneur, et faites le bien. Afin de réussir ! Et luttez pour Allah avec tout l’effort qu’Il mérite. C’est Lui qui vous a élus ; et Il ne vous a imposé aucune gêne dans la religion, celle de votre père Abraham, lequel vous a déjà nommés ‹Musulmans› avant (ce Livre) et dans ce (Livre), afin que le Messager soit témoin pour vous , et que vous soyez vous-mêmes témoins pour les gens. Accomplissez donc la Salat, acquittez la Zakat et attachez-vous fortement à Allah. C’est Lui votre Maître. Et quel Excellent Maître ! Et quel Excellent soutien !

Al Hadj, 72

Que les musulmans soient engagés politiquement et socialement à côté de tout ceux qui luttent pour le progrès et les couches populaires c’est un impératif moral, politique et religieux car l’islam a pour vocation la promotion de la justice en général et la réalisation de la justice sociale.

Il ne s’agit donc pas de construire un nouvel islam « progressiste et populaire » mais de redonner vie à l’islam authentique dans le cœur et l’esprit des hommes mais aussi dans les différentes sphères de la société. Il s’agit de mobiliser les populations musulmanes par un enseignement authentique de leur religion et en les impliquant dans la vie de la cité pour qu’ils débattent et surtout qu’ils exercent leur devoir de Vicariat. Entrainer les populations sur des « Islams » c’est faire le jeu des confréries « réactionnaires » et des pouvoirs qui veulent des musulmans analphabètes et inconscients sur le plan de la religion et du monde c’est à dire vivre l’islamité tout simplement en musulmans conscients de ses devoirs vis à vis de Dieu et de son prochain sans dérive angélique et sans confiscation de sa liberté de dire et de faire ce qui est juste et bien. Cet islamité a pour vocation la défense de la dignité de l’humain, la promotion des devoirs de l’homme, la lutte contre le Riba dans sa forme ancienne ou dans sa forme capitaliste, la défense de la femme, la lutte pour la cause de Dieu qui souvent se ramène à la lutte pour défendre les opprimés sans distinction de religion et défendre leurs convictions mêmes si elles ne sont pas islamiques :

Et qu’avez vous à ne pas combattre dans le sentier d’Allah, et pour la cause des faibles : hommes, femmes et enfants qui disent : ‹Seigneur ! Fais-nous sortir de cette cité dont les gens sont injustes, et assigne-nous de Ta part un allié, et assigne-nous de Ta part un secoureur›.

An Nissa, 75

Ceux qui ont fait du tort à eux mêmes, les Anges enlèveront leurs âmes en disant : ‹Où en étiez-vous ?› (à propos de votre religion et de votre dignité) – ‹Nous étions impuissants sur terre›, dirent-ils. Alors les Anges diront : ‹La terre d’Allah n’était-elle pas assez vaste pour vous permettre d’émigrer ?› Voilà bien ceux dont le refuge et l’Enfer. Et quelle mauvaise destination ! A l’exception des impuissants : hommes, femmes et enfants, incapables de se débrouiller, et qui ne trouvent aucune voie

An Nissa, 93

Et si Allah ne neutralisait pas une partie des hommes par une autre, la terre serait certainement corrompue

Al Baqara, 225

Si Allah ne repoussait pas les gens les uns par les autres, les ermitages seraient démolis, ainsi que les églises, les synagogues et les mosquées où le nom d’Allah est beaucoup invoqué. Allah soutient, certes, ceux qui soutiennent (Sa Religion). Allah est assurément Fort et Puissant, ceux qui, si Nous leur donnons la puissance sur terre, accomplissent la Salat, acquittent la Zakat, ordonnent le convenable et interdisent le blâmable.

Al Hadj, 43

La vocation de l’islam n’est de prôner ni la révolution ni le conservatisme ni réactionnaire mais la justice. Sur ce principe de justice nous pouvons nous mobiliser avec tous les hommes de bonne volonté pour que la justice et la paix règne dans nos cœurs, dans nos cités et dans le monde qui nous environne dans le cadre éthique et esthétique qui ne remet pas en cause notre foi monothéiste, notre pudeur, notre dignité, nos devoirs :

O les croyants ! Remplissez fidèlement vos engagements.[…] Et ne laissez pas la haine pour un peuple qui vous a obstrué la route vers la Mosquée sacrée vous inciter à transgresser. Entraidez-vous dans l’accomplissement des bonnes oeuvres et de la piété et ne vous entraidez pas dans le péché et la transgression. Et craignez Allah, car Allah est, certes, dur en punition !

Al Maida, 1

Tout le problème est un problème de libération des musulmans vivant en France ou vivant dans d’autres contrées. La libération des musulmans est un aspect d’un problème plus en amont : la libération ou l’humanisation des hommes. Le Prophète a laissé un hadith d’une portée capitale en matière d’ingénierie sociale sous l’angle islamique :

Les meilleurs d’entre vous dans l’islam sont les meilleurs d’entre vous avant l’islam s’ils font l’effort de connaître leur religion.

Ce hadith donne à l’Ijtihad un sens plus large et plus universel que celui préconisé par les parisans du sabordage de l’islam de l’intérieur en y introduisant des bidaâ (innovations hérétiques des égarés).

Ma conviction personnelle, ma pratique sur le terrain et mon regard sur la guerre de libération nationale (Algérie) me permettent d’affirmer que nous pouvons tisser des liens de travail et de militance sur des thèmes précis avec les authentiques chrétiens et avec les authentiques marxistes léninistes et trotskistes sans collaboration de classes ni partage de place mais pour l’émancipation de la démocratie et de la justice sociale.

Salam à tous et Ramadhan agréé inchaallah.

Omar Mazri

  1. l’Unique, le Dominant, le Souverain Absolu []

La figure clivée du colonisé entre différence et ressemblance

Colonisé sauvage

Colonisé régénéré (mimétisme)

Colonisé civilisé

«Il est en effet évident que le Malgache peut parfaitement supporter de ne pas être un Blanc. Un Malgache est un Malgache; ou plutôt non, un Malgache n’est pas un Malgache : il existe absolument sa « malgacherie ». S’il est Malgache, c’est parce que le Blanc arrive, et si, à un moment donné de son histoire, il a été amené à se poser la question de savoir s’il était un homme ou pas, c’est parce qu’on lui contestait cette réalité d’homme. Autrement dit, je commence à souffrir de ne pas être un Blanc dans la mesure où l’homme blanc m’impose une discrimination, fait de moi un colonisé, m’extorque toute valeur, toute originalité, me dit que je parasite le monde,  qu’il faut que je me mette le plus rapidement possible au pas du monde blanc, « que je suis une bête brute, que mon peuple et moi sommes comme un fumier ambulant hideusement prometteur de canne tendre et de coton soyeux, que je n’ai rien à faire au monde ». Alors j’essaierai tout simplement de me faire blanc, c’est-à-dire j’obligerai le Blanc à reconnaître mon humanité.»

Frantz Fanon, Du prétendu complexe de dépendance du colonisé – Peau Noire, masques blancs, 1952, p. 79

«Le Noir est à la fois le sauvage (le cannibale) et pourtant le plus obéissant et le plus célébré des serviteurs (le porteur de nourriture) ; il est l’incarnation de la sexualité ramante, le primitif, le simple d’esprit et pourtant le menteur  et le manipulateur des forces sociales le plus accompli du monde. À chaque fois, ce qui est dramatisé est une séparation – entre les races, les cultures et les histoires, au sein des histoires -, une séparation entre un avant et un après qui répète obsessivement le moment mythique de la disjonction. […] Le fantasme colonial […] propose une téléologie – dans certaines conditions de domination coloniale et de contrôle, l’indigène est progressivement réformable. De l’autre, toutefois, il affiche effectivement la «séparation», il la rend plus visible. C’est la visibilité de cette séparation qui, en déniant au colonisé toute capacité d’autogouvernement, d’indépendance, de modes occidentaux de civilité, donne son autorité à la version et à la mission officielles du pouvoir coloniale.»

Homi Bhabha, Les lieux de la culture, Payot, 2007, p. 144.

«Le mimétisme colonial est le désir d’un Autre réformé, reconnaissable, comme sujet d’une différence qui est presque le même, mais pas tout à fait. Ce qui revient à dire que le discours du mimétisme se construit autour d’une ambivalence ; pour être efficace, le mimétisme doit sans cesse produire son glissement, son excès, sa différence. »

Ibid, p. 148