La stratégie antiraciste au risque d’une comparaison cocasse.
Permettez-moi de vous proposer une illustration estudiantine de la lutte antiraciste dans une perspective décoloniale. Imaginez un amphithéâtre composé de rangées de bancs. Les places sont distribuées une fois pour toutes en début d’année en fonction de l’intérêt manifesté pour le cours, pourtant très ennuyeux et bourré d’erreurs. De surcroît en bas, on entend mieux le cours qu’en haut. Les bons élèves sont donc plutôt en bas et les mauvais en haut. Il y a cependant des mauvais élèves qui se trouvent en bas et des bons en haut. Pourtant, le professeur ne souhaitant donner la parole qu’aux bons élèves, ne la donne qu’à ceux du bas, et note ensuite favorablement ceux qui ont participé en classe, c’est-à-dire ceux d’en bas. Rapidement « haut » devient un synonyme de mauvais élève et « bas » de bon élève. Toutes les places du bas étant prises, les bons élèves du haut réfléchissent alors à comment améliorer leur position. Ceux du bas s’en émeuvent et les critiquent durement en les encourageant plutôt à rendre le professeur plus indulgent afin que tous aient de meilleures notes. Mais ceux du haut ne sont pas dupes, si tout le monde a ses notes augmentées en proportion du travail accompli les mauvais élèves du bas en bénéficieront davantage que tous les élèves du haut, bons ou mauvais.
À part une poignée de traîtres cherchant à gagner les faveurs des élèves du bas, les bons élèves du haut cherchent d’autres stratégies. Dans un premier temps, une partie d’entre eux va voir le professeur à la fin de l’heure pour se faire bien voir et lui faire comprendre que malgré leur position en haut, ils font en réalité partie des bons élèves. Ils luttent contre les préjugés. Mais le professeur n’est pas très disposé à discuter avec les élèves en fin d’heure. De plus ceux du haut ont appris à hurler pour se faire entendre et ça déplaît fortement au professeur. Ils ont mauvaise réputation. Une autre partie des bons élèves du haut mécontents entreprend alors de demander au professeur de constituer des demi-groupes en fonction de la position dans l’amphithéâtre. Ils espèrent avoir des cours sans les élèves du bas et ainsi prendre leur place dans l’amphithéâtre. Cependant le professeur, pas dupe, continue de penser que le groupe A est globalement composé des bons élèves car ce sont ceux du bas alors que le groupe B est composé d’élèves médiocres car ce sont des élèves du haut malgré des exceptions notables qui n’en sont que plus méritants. Les premiers mettent l’accent sur le fait qu’ils sont de bons élèves, les seconds sont revendicatifs sur le fait qu’ils sont des élèves du haut. La première stratégie améliorera les résultats d’une partie seulement des bons élèves du haut alors que la seconde améliorera nettement les résultats des bons élèves du haut tout en nuisant à ceux des mauvais élèves du bas. Mais les notes des mauvais élèves du haut resteront sensiblement les mêmes dans les deux stratégies. Et pour cause, personne n’a remis en cause, ni le cours du professeur, ni son jugement, ni la disposition de l’amphithéâtre. Pour cela, il faut obtenir l’assentiment de la majorité des élèves du bas et plus probablement le soutien des mauvais élèves du bas… Or la nécessaire revendication identitaire « haut » les rebute et celle de « mauvais » élèves rebutent ceux du « haut », y compris les « mauvais » du « haut ». Tenter de séduire les « mauvais » du « bas » en leur disant qu’ils sont « haut-isés », que les « bons » du bas sont des fayots du prof et en dénonçant le professeur comme responsable de leurs « mauvais » résultats me semble être la stratégie à employer en leur direction.
Maintenant, revenons au racisme… L’amphithéâtre est la société dans laquelle nous vivons et le professeur son système. La stratégie de séduire ceux d’en bas a un nom : l’assimilationnisme. Celle de faire du lobbying auprès du professeur, c’est la déracialisation ou intégrationnisme. Et celle enfin de vouloir des classes séparées, c’est le nationalisme ou communautarisme. La stratégie assimilationniste est la pire de toutes. Celles du nationalisme et de l’intégrationnisme sont quant à elles assez similaires car elles cherchent à faire cesser l’amalgame entre la couleur, l’origine ou religion et le statut colonial sans faire cesser ce dernier. Pour faire cesser ce système, il nous faut utiliser les stratégies à notre disposition en fonction de la situation tout en essayant de rallier à notre cause les dominés parmi le groupe racial dominant. Pour les rallier, il faut pointer du doigt le fait que malgré leur « bonne » couleur, religion ou origine ils sont inférieurs socialement, que leur confrères et consœurs de couleur, origine et religion ont les faveurs du système et de l’État et que c’est ce dernier contre lequel il faut lutter.
Ce que j’ai cependant passé sous silence dans mon explication, c’est qu’il y a des élèves qui sont comme ceux du haut mais qui ne sont pas entrés dans l’amphi. Ils sont à l’extérieur, et quelques fois sont en lutte contre l’université elle-même. Leur action militante contribue à attiser le ressentiment du professeur et des élèves du bas à l’égard des élèves du haut encourageant ces derniers à opter plutôt pour une stratégie de copinage avec ceux du bas ou de recherche des faveurs des professeurs. La stratégie à mener pour une justice dans l’amphithéâtre devient d’autant plus complexe car il faut prendre en compte la force militante des étudiants de l’extérieur. Il ne sera possible de compter sur la mobilisation des élèves du haut à la fois en soutien à ceux de l’extérieur et pour la justice dans l’amphithéâtre qu’en fonction du rapport de force dans la lutte de ceux de l’extérieur qui prendra alors une importance de premier plan. Le soutien à leur apporter devra être sans faille tout en tâchant de renforcer l’unité des élèves du haut et d’empêcher l’esprit de corps de ceux du bas de se renforcer à la fois contre ceux du haut et ceux de l’extérieur coalisés.
Vous l’avez compris, je parlais là des politiques impérialistes et en particulier de l’impérialisme contre l’Islam et de l’islamophobie qu’il génère en Occident. Et je n’ai pas de réponse à donner à cet insoluble problème…. Et vous ?
Le nous musulman frappe à la porte de la démocratie
Pour un groupe « relativement sans pouvoir », la première insurrection est celle de l’identité. Il en effet consubstantiel à la position dominée que de subir, avec une intensité certes variable, la stigmatisation, voire le déni d’existence. Les individus et les groupes concernés deviennent alors objets plus que sujets de discours : comme le dit Erving Goffman, « l’individu stigmatisé se trouve au centre d’une arène où s’affrontent les arguments et les discours, tous consacrés à ce qu’il devrait penser de lui-même ». L’enjeu, dont on peut considérer qu’il constitue un préalable (non pas chronologique, mais logique) à toute dynamique de mobilisation, est bien alors de s’arracher à cette objectivation, et de constituer un « nous » alternatif, se réappropriant une identité collective jusqu’ici imposée. Les travaux sur les mobilisations fourmillent d’exemples de ces processus, qu’on pourra qualifier, à la suite de Rancière, de subjectivations : ce processus qui « crée [des sujets] en transformant des identités définies dans l’ordre naturel de la répartition des fonctions et des places en instances d’expériences d’un litige ». La subjectivation est donc une opération conflictuelle par essence, comprise dans un processus de mobilisation. Elle passe d’abord par une série d’opérations discursives, en particulier par un travail sur la dénomination du groupe, et par l’insertion de cette dénomination dans une narration universalisante de l’injustice. Ce travail de dénomination est aussi une forme d’inversion du stigmate imposé. (…) Mais l’opération de subjectivation n’est pas que discursive : les formes concrètes d’action adoptées par les groupes mobilisés (le « répertoire d’action » mis en évidence par les travaux de Charles Tilly) sont tout autant porteuses de ce message identitaire. Ces opérations de subjectivation, dans leur diversité, sont donc prises dans le même mouvement : celui d’un « arrachement » aux stigmates et aux représentations imposées, pour constituer une autre narration collective, celle de la colère. Se dessine ainsi, ce qu’on peut appeler, en reprenant un concept devenu récemment très populaire au sein de la sociologie des mobilisations, une économie morale spécifique des groupes mobilisés.
Nous nous affirmons musulmans et satisfaits de l’être : l’Islam pour nous est un cadre structuré et structurant, il ne nous accompagne pas uniquement à la mosquée, mais aussi au foyer, au travail, au marché, à l’école. Le Coran éclaire notre vie. Nous aimons notre Prophète صلى الله عليه و سلم [1] : il est notre modèle : c’est sur ses pas que nous nous efforçons de marcher. Par conséquent, nous ne demandons pas le droit de croire, nous sommes croyants et nous déclarons légitime l’affirmation de notre foi dans la sphère publique. Nous participons, en tant que ce que nous sommes, à la construction de la société dans laquelle nous vivons. Cette société est aussi la nôtre. (…) Nous sommes convaincus du potentiel émancipateur de l’Islam, en dépit de ce que prêche une certaine vulgate laïciste. Nous n’avons pas honte de notre foi islamique. Nous ne cherchons ni à nous justifier de cette foi, ni à offrir le visage “modéré” du Musulman civilisé.
L’aliénation, une philosophie mise en musique…
Comme l’âme platonicienne qui saurait reconnaître la vérité qu’elle ne peut pas connaître, quoiqu’ignorant ce que nous sommes nous savons que nous ne le sommes pas. En ce sens, nous ne sommes pas ce que nous sommes. Ce que nous sommes, c’est chose uniquement que nous ayons à être. Notre essence — ce par quoi nous serions ce que nous sommes — est au devant de nous hors de nous. Notre existence est fourvoyée loin de notre essence. Dans notre vie présente nous sommes donc expatriés de notre vraie vie, qui est encore à venir. Au sens où Hegel dit alors que nous n’avons pas notre chez nous dans notre vie, nous sommes exilés, nous sommes des étrangers : nous sommes aliénés. (Car telle est l’étymologie latine alienus, étranger.) Étrangeté au monde, étrangeté aux autres, étrangeté à soi tel est le sens fondamental de l’aliénation, et telle est l’origine de la philosophie. Car la philosophie naît précisément d’une insoumission à cette forme indigente de vivre. C’est au nom d’une vie régénérée que la vie est toujours mise en question par la philosophie, comme si vivre n’avait immémorialement été qu’une forme aliénée de vivre. Si la vie fut toujours inculpée et parfois diffamée par la philosophie, comme Nietzsche en fait le reproche à Platon, ce fut donc toujours par amour de la vie, et pour honorer la vie. Toute philosophie naît donc du sentiment d’une plénitude perdue ou d’une plénitude promise, que la vie se passe inutilement à regretter ou s’épuise vainement à poursuivre. Toute philosophie naît donc en exil, c’est à dire dans l’aliénation. C’est pourquoi la question métaphysique fondamentale est toujours celle de l’origine. Car là où il y aurait un chez nous, c’est là que nous voulons retourner. D’où sommes nous éloignés, nous qui nous sentons loin de la vie ? D’où avons-nous été bannis ? D’où vient que nous n’ayons pas oublié ce dont pourtant nous n’avons plus la mémoire, ou que nous ayons l’idée de ce dont nous n’eûmes jamais l’expérience ? Quel fut le chemin de cet exode ? Comment le retrouver? Comment nous mettre en marche? Par quelle conversion refaire ce qu’avait défait quelle procession ? Toute philosophie a donc pour but de nous faire réintégrer notre propre vie, de réunir notre existence à notre essence. A la médiation qui nous aliène elle s’oppose donc comme la médiation qui nous libère.
Nicolas Grimaldi, Aliénation et liberté, Masson, 1972.
Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c’est de le transformer.
Karl Marx, XIème thèse sur Feuerbach, 1845



