Construire la dignité des savoirs indigènes

Les savoirs endogènes de sujets collectifs (ou de groupes sociaux) exploités dans une relation sociale sont aussi ceux qui sont les plus à même d’éclairer la nature de cette relation sociale. Etre à la frontière de différentes relations sociales et de sujets collectifs, c’est se donner la possibilité de communiquer à d’autres positions et relations ces savoirs. Nous vivons cependant à une époque, et dans une société dont le régime de vérité repose, notamment, sur la scientificité, et sur la discussion entre positions différentes supposant l’abstraction et la raison tout autant que le désintéressement. Les savoirs endogènes intéressés, informels, et subjectifs ne sont donc, à priori, reconnus ni comme scientifiques, ni comme susceptibles de lancer une discussion. Ils sont donc indignes pour notre époque et notre société. Ce sont des savoirs indigènes car indigne et endogène. Or, dans une perspective humaniste, nous savons qu’ils sont les plus à même d’apporter une lumière sur le monde. Notre société et notre époque s’imposant à nous de façon hégémonique, elle nous impose soit de parler son langage afin d’être reconnu comme digne, soit de disparaître du regard. Il importe donc de leur construire leur dignité. Construire cette dignité peut passer par une reconnaissance scientifique. C’est possible en les traduisant dans le langage dit universel, en les formalisant et les objectifiant. Les apports des travaux féministes matérialistes, sur la traduction post-coloniale, et la prise en compte de la subjectivité dans l’objectivité peuvent être nos outils. En voilà donc un inventaire qui est amené à être complété et enrichi.

Savoirs situés et perspectivisme

Introduction

  • Donna Haraway: manifeste postmoderne pour un féminisme matérialiste – Contre le binarisme classique sujet/objet de connaissance, elle prône une posture de connaissance davantage relationnelle. Sa critique porte sur la construction historiquement déterminée de « l’homme de science » comme « témoin modeste ». « Le fait d’être invisible à soi-même est la forme spécifiquement moderne, professionnelle, européenne, masculine, scientifique de la modestie comme vertu […]. Elle garantit que le témoin modeste est le ventriloque légitime et autorisé du monde objectif, n’ajoutant aucune opinion ni rien de sa corporéité biaisée. Il est doté d’un pouvoir remarquable d’établir les faits. Il témoigne ; il est objectif ; il garantit la clarté et la pureté des objets. Sa subjectivité est son objectivité. Ses récits ont un pouvoir magique – ils perdent toute trace de leur histoire comme narrations, comme produits de projets partisans, comme représentations contestables, comme documents construits capables de définir les faits » (p. 311)
  • Multitudes Web – 4. Divergences solidaires – La politisation féministe de l’expérience, le personnel est politique, a atteint les savoirs dits scientifiques. Les théorisations de ces politiques en termes de construction de  » savoirs situés  » défient la tradition épistémologique moderne. Affirmant un style politique qui chérit les divergences solidaires ces théories prolongent la vivacité de l’histoire politique du féminisme.
  • Haraway : Réinventer la nature – Mouvements – La notion de « savoir situé » renvoie à ce pluralisme scientifique, dont l’objet est en priorité l’identification du lieu d’où parle celui qui prétend parler pour la nature, et qui se prolonge dans l’extension de cette parole légitime sur la base de la reconnaissance de différences significatives dans les points de vue possibles, et parmi lesquelles la différence de genre est centrale. Haraway synthétise ainsi cette notion : « Comment voir : c’est tout l’enjeu des luttes sur ce qui pour finir comptera en tant que description rationnelle du monde »
  • Savoirs Vampires @ War / Beatriz Preciado – Le savoir situé semble immédiatement faire référence à un lieu, une position, une localisation ou un site ; mais, une des complexités de cette notion est qu’elle vient à ébranler le lieu même de production du savoir. Alors, Savoir = Lieu, mais de quel lieu s’agit-il ? Ce lieu est une brèche, l’effet d’une série de déplacements : 1. des théories et mouvements anti-coloniaux vers une critique postcoloniale ; 2. du féminisme hégémonique hétérocolonial vers une critique de la construction transversale de la race, du sexe, du genre et de la sexualité… ; 3. des politiques des identités vers des politiques post identitaires ; 4. des politiques du corps vers des cyborgologies dénaturalisées.

Textes de Donna Haraway

  • Savoirs situés – La question de la science dans le féminisme et le privilège de la perspective partielle – Donna Haraway : «Je pense donc que mon problème, et « notre » problème, est comment avoir simultanément un rapport à la contingence historique radicale de toute prétention savante et de tout sujet connaissant, une pratique critique pour reconnaître nos propres « technologies sémiotiques » pour produire des significations, et une confiance qui ne soit pas absurde en des rapports sensés à un monde « réel », qui puisse être en partie partagée et hospitalière à des projets de liberté finalisée, d’abondance matérielle adéquate, de significations modestes à la souffrance et de bonheur limité.»
  • Haraway: situated knowledges – Chapter Nine, Situated Knowledges: The Science Question in Feminism and the Privilege of Partial Perspective
    Donna J. Haraway
    from Simians, Cyborgs and Women: The Reinvention of Nature (New York; Routledge, 1991)

Traduction des savoirs et positionnalité

  • Encarnación Gutiérrez Rodríguez : Traduire la positionnalité | translate.eipcp.net – Ce qui est en jeu ici, c’est un processus de traduction entre le savoir académique et le savoir militant ou vice versa. En même temps, la négociation entre différentes positionnalités, voix et localisations sociales requiert l’acte de traduction des positionnalités selon les lignes de la compréhension transversale que j’ai esquissées. Cette approche permettrait d’énoncer la « différance » sans rassembler ce mouvement sous le chapeau d’une identité unique ou d’un « bien commun global », qui pourrait être le genre. Cela n’implique pas d’abandonner l’idée d’un nom commun tel que « femme », mais de créer un espace pour débattre, négocier et lutter autour de différentes expériences de la féminité, différentes manières de l’intégrer.

Epistémologie féministe et théorie du point de vue en anglais

  • Feminist Epistemology and Philosophy of Science (Stanford Encyclopedia of Philosophy) : The central concept of feminist epistemology is that of a situated knower, and hence of situated knowledge: knowledge that reflects the particular perspectives of the subject. Feminist philosophers are interested in how gender situates knowing subjects. They have articulated three main approaches to this question: feminist standpoint theory, feminist postmodernism, and feminist empiricism. Different conceptions of how gender situates knowers also inform feminist approaches to the central problems of the field: grounding feminist criticisms of science and feminist science, defining the proper roles of social and political values in inquiry, evaluating ideals of objectivity and rationality, and reforming structures of epistemic authority.
  • standpoint theory – perspectivism – Holds that different individuals or groups in society possess significantly different perspectives (or standpoints) that shape their views of reality. Standpoint theory usually involves claims that some standpoint should be privileged over others, at least for analytic problems. This idea has a long philosophical pedigree dating back to critiques of Enlightenment universalism.

S’objectiver quand on objective

  • L’objectivation participante – Pierre Bourdieu – Ce qu’il s’agit d’objectiver, en effet, ce n’est pas l’anthropologue faisant l’analyse anthropologique d’un monde étranger, mais le monde social qui a fait l’anthropologue et l’anthropologie consciente ou inconsciente qu’il engage dans sa pratique anthropologique; pas seulement son milieu d’origine, sa position et sa trajectoire dans l’espace social, son appartenance et ses adhésions sociales et religieuses, son âge, son sexe, sa nationalité, etc., mais aussi et surtout sa position particulière dans le microcosme des anthropologues.
  • Pierre Boudieu – Objectiver le sujet de l’objectivation – Ce travail d’objectivation du sujet de l’objectivation doit être mené à trois niveaux : 1) la position dans l’espace social global du sujet de l’objectivation, sa position d’origine et sa trajectoire, son appartenance et ses adhésions sociales et religieuses ; 2) la position occupée dans le champ des spécialistes, chaque discipline ayant ses traditions et ses particularismes nationaux, ses problématiques obligées, ses habitudes de pensée, ses croyances et ses évidences partagées, ses rituels et ses consécrations, ses contraintes en matière de publication des résultats, ses censures spécifiques, sans parler de tout l’ensemble des présupposés inscrits dans l’histoire collective de la spécialité (l’inconscient académique) ; 3) tout ce qui est lié à l’appartenance à l’univers scolastique, en portant une attention particulière à l’illusion de l’absence d’illusion, du point de vue pur, absolu, « désintéressé ».
Haraway : Réinventer la nature – Mouvements – La notion de « savoir situé » renvoie à ce pluralisme scientifique, dont l’objet est en priorité l’identification du lieu d’où parle celui qui prétend parler pour la nature, et qui se prolonge dans l’extension de cette parole légitime sur la base de la reconnaissance de différences significatives dans les points de vue possibles, et parmi lesquelles la différence de genre est centrale. Haraway synthétise ainsi cette notion : « Comment voir : c’est tout l’enjeu des luttes sur ce qui pour finir comptera en tant que description rationnelle du monde »

Mes signets du 20/09/2009 au 23/09/2009

Ma selection de liens du 20/09/2009 au 23/09/2009:

  • Les poupées Barbie de l’Islam light : exhibitionnisme et érotisme victimaires – Actualité, | Oumma.com – L’homme français du XXIe siècle doit arrêter de se projeter comme l’émancipateur en puissance de la « femme musulmane », que celle-ci porte voile ou pas, la réduisant à n’être finalement qu’un objet de ses fantasmes sexuels et pulsions érotisantes.
  • Sémites, ou la fiction de l’Autre – Selon un très vieux préjugé, Juifs et Arabes, juifs et musulmans, s’ils sont «ennemis», sont avant tout des «frères» partageant un rapport commun au monde, à la religion et aux texte sacrés. Cette unité se manifeste dans la fiction du «Sémite». Se fondant sur une lecture deSemites: Race, Religion, Literature de Gil Anidjar, Warren Montag soutient que, si cette unité fictionnelle est avant tout le fruit de l’opération par laquelle le christianisme – dont la laïcité ne serait que l’un des derniers avatars – s’est construit un Autre, elle est peut-être également susceptible d’une récupération politique, problématique mais féconde, par ceux qu’elle est censée désigner.
  • Pouvoir / Savoir – Peut-être faut-il renoncer à croire que le pouvoir rend fou et qu’en retour la renonciation au pouvoir est une des conditions auxquelles on peut devenir savant. Il faut plutôt admettre que le pouvoir produit du savoir ( et pas simplement en le favorisant parce qu’il le sert ou en l’appliquant parce qu’il est utile); que pouvoir et savoir s’impliquent directement l’un l’autre; qu’il n’y a pas de relation de pouvoir sans constitution corrélative d’un champ de savoir, ni de savoir qui ne suppose et ne constitue en même temps des relations de pouvoir.