Refonte morale : la langue et l’écrivain

Minkkinen Arno Rafael, Fosters Pond, 2000

Minkkinen Arno Rafael, Fosters Pond, 2000

« La refonte de la personnalité du colonisé est une quête plus grave qu’on ne le croit. On a cru qu’il suffisait de se réclamer d’un terroir, de décrire minutieusement les lieux et les habitudes de ses compatriotes, de condamner avec une grande violence verbale l’ordre colonial, pour se récupérer, se restructurer. C’est là une erreur de positions, de situations.

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Toute la poésie militante algérienne par exemple est scandée au nom de la patrie. (…) Les réalités que l’écrivain mettait en cause n’étaient pas profondément palpées et senties, à un niveau organique. L’écrivain, en exprimant cette révolution physique n’est pas encore arrivé à adhérer totalement aux réalités de son peuple, à sa mentalité intrinsèque, à sa mythologie organisatrice du monde. Il n’avait pas réussi à appréhender ses propres racines, à reprendre contact avec la sève nourricière, la matrice populaire. Démarche-type de l’intellectuel colonisé, souvent en exil, cherchant dans les cafés de Saint-Germains-des-Prés l’inspiration d’une logique qui nous est bien connue.

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J’affirme personnellement que l’on ne décolonise pas avec les mots. Seul une refonte mentale, une redécouverte de notre patrimoine, sa remise en question et sa réorganisation peuvent mettre en branle cette reprise en main de notre personnalité et de notre destin d’hommes. Nous aurons à ce moment-là entamé notre propre itinéraire et serons rentrés dans la phase effective, concrète, de la décolonisation. Il faut absolument entretenir au départ une méfiance vis-à-vis de la langue d’expression qu’on emploie. Que cette langue soit le français, l’arabe ou n’importe quelle autre. (…) Or l’écrivain de race est celui qui fait un usage singulier et irremplaçable de la langue. C’est celui qui nous propose et impose un langage nouveau, marqué du sceau de son univers créateur. A l’écrivain de chez nous de désarticuler cette langue qui est sienne, de la violenter pour lui extirper toutes ses possibilités. Encore faut-il qu’il possède cette faculté organisatrice et exorcisante que seul l’apprentissage des réalités profondes peut lui conférer. »

abdellatif laâbi : réalités et dilemmes de la culture nationale, souffles, numéro 4, quatrième trimestre 1966

Le paternalisme et l’islamophobie au secours des femmes ?

Ces derniers temps, dans les medias, on a beaucoup commenté un jugement rendu par le Tribunal de grande instance de Lille. Une femme a menti sur sa virginité à son futur mari. Le marié découvrant la vérité, demanda alors l’annulation du mariage qu’il obtint en vertu du mensonge sur les « qualités essentielles », principe du Droit français. La jurisprudence a reconnu que parmi ces « qualités essentielles » il y avait la nationalité et la capacité à donner du plaisir sexuel à sa ou son partenaire. Ne pas être un bon coup au lit, ou ne pas avoir la bonne nationalité semble étrangement tout à fait acceptable. Tous ces critères sont des atteintes à la dignité humaine car le mariage ne doit pas être un simple contrat.

Des dizaines d’articles qui se déversent en long et en large dans la presse française s’attardent sur la religion des mariés alors que le jugement n’a jamais fait mention de la religion ni des origines des plaignants et que ces derniers n’ont jamais invoqué l’islam comme argument. Pourquoi alors spécifier que les mariés étaient musulmans ? Christianisme, judaisme n’ont-ils pas la même position sur la sexualité hors mariage ?

Mais voyons les choses en face, il ne s’agit que de prétextes pour attaquer encore une fois les musulmans. Des musulmans présumés coupables de vouloir attenter à la laïcité et faire régresser la France pour reprendre les mots de l’UMP et de « Ni Putes Ni Soumises ». L’ancienne présidente de « Ni putes ni Soumises », et Ministre, Fadela Amara, a évoqué une «fatwa contre l’émancipation des femmes» ajoutant «J’ai cru que l’on parlait d’un verdict rendu à Kandahar.» Pardon, mais quel rapport avec une fatwa ? La justice française n’a fait qu’appliquer le droit franco-français ! Pourquoi faire le rapprochement avec un régime intégriste disparu, avec une réalité extérieure à la France ? Peut-être pour retirer aux Français musulmans leur qualité de Français, leur assigner une identité étrangère, et faire encore et toujours de la seconde religion de France un fait « anti-français » par nature ?

Le député UMP Jacques Myard a exprimé son « indignation » face à une décision « choquante (qui) avalise un intégrisme archaïque ». Marie-Georges Buffet, secrétaire générale du PCF, a déclaré quant à elle: « Toute logique communautariste devrait être étrangère à la justice française, et Mme Dati aurait du demander au parquet de faire appel de cette décision, plutôt que de justifier l’injustifiable ». Il est bon de se demander si ces responsables politiques auraient tenu des propos de cette nature dans le cas où les époux n’auraient pas été d’origine marocaine ?

En parlant de Rachida Dati et de sa condamnation de la politique des « grands frères » et puisqu’on parle de femmes et de laïcité, rappelons qu‘un mâle basané n’est pas un macho archaïque en puissance. Le sexisme n’est le monopole d’aucune origine ou religion. La stratégie paternaliste de « protection » des jeunes filles menacées par l’archaïsme de leur « communauté » est une autre manière de stigmatiser les mâles de la dite communauté. La cause de l’égalité entre hommes et femmes est trop importante pour servir de faire-valoir à des propos à la limite du racisme.

Sur le fond de la décision, la jurisprudence considère que c’est aux personnes de définir eux-mêmes de définir ce qu’est la qualité essentielle d’une personne. Après tout nous vivons dans une société où chacun a sa moralité, n’est-ce pas ? Tout est pareil, tout se vaut. Et le racisme au fond, n’est qu’une opinion n’est-ce pas ? Non, il faut refuser ce genre de pensée, et réaffirmer l’universalité des principes qui doivent régir notre société et contenu dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. « [L’homme et la femme] ont des droits égaux au regard du mariage, durant le mariage et lors de sa dissolution » ainsi que « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ».

Version longue sur la base d’un texte que j’ai rédigé pour Les Indivisibles

Sources :