Le fétichisme de la marchandise, critique d’inspiration monothéiste du capitalisme

Hei Ming - Iron rice bowl

La critique de Marx du caractère fétiche de la marchandise qui est le dévoilement de la croyance en la valeur en soi des marchandises comme mystification de la valeur qu’ils ont du fait de la quantité de travail qu’ils ont nécessité. Croyance qui a pour finalité et cause de donner une valeur aux humains eux-mêmes en fonction des marchandises dont ils disposent. Le fétichisme de la marchandise au sein du capitalisme est ainsi une forme authentiquement religieuse de dissimulation des rapports sociaux réels, et en particulier des rapports de production au travail. Cette critique permet d’expliquer comment dans le capitalisme, le prolétaire ne se rends pas compte que c’est son travail qui produit la valeur puisque la valeur des marchandises qu’il produit et achète semble exister en elle-même. Du fait de cet écran de fumée que constitue la marchandise fétichisée, il ne peut plus se rendre compte que la valeurs des bourgeois se fait au dépends de la sienne. L’originalité de cette critique c’est d’exploiter la critique monothéiste du polythéisme pour l’appliquer au capitalisme moderne considéré comme producteur d’une religion idolâtre propre.
Ces articles développent et explique cette théorie du fétichisme de la marchandise de Marx :
  • Bihr – Fétichisme dans le Capital – Congrès Marx International V – Fourni par Google Documents – Après avoir rappelé la définition marxienne générique du fétichisme par le double mouvement de réification des rapports de production par confusion de ces rapports avec leurs supports matériels et de déification (de personnalisation surhumaine) consécutive de ces mêmes supports, la communication rappelle les différentes formes et figures que revêt le fétichisme dans le cours du Capital, depuis le fétichisme de la marchandise jusqu’à celui du capital fictif, avant d’établir que la présence du concept de fétichisme est ce qui signe l’intention critique même de Marx en même temps que ce qui la légitime épistémologiquement, en inscrivant le fétichisme au cœur de la contradiction sujet/objet qui caractérise la praxis économique capitaliste.
  • S. Tombazos | Fétichisme et mondialisation – La
 «
raison
»
 affronte
 aujourd’hui
 des
 obstacles
 beaucoup
plus
 efficaces
 que
celui
de
l’obscurantisme
religieux
classique dans
des formations
sociales
précapitalistes.
La
 marchandise
 moderne
 est
 elle‐même
 une
 religion,
 à laquelle
 s’ajoute
 accessoirement
 ce
que
reste
des
croyances plus
anciennes.
C’est
d’ailleurs
pour
cette
raison
précise
que
Marx
 semble
 «sous‐estimer» l’importance
 de
 l’Etat
 laïque,
considérant
 la
 séparation
 de
 l’Etat
 plutôt
 comme
 une
 démarche
 inscrite
 dans
 la
 logique
 même
 du
 christianisme
 qu’un
 pas
 véritable
vers
le
dépassement
de
la
religion.
  • A. Artous | Marx et le fétichisme De la critique de la religion à la critique de l’économie politique – « À la place de l’exploitation voilée par les illusions religieuses et politiques, (la bourgeoisie) a mis l’exploitation ouverte, éhontée, directe dans toute sa sécheresse. (…) Tout ce qui était solide, bien établi, se volatilise, tout ce qui était sacré, se trouve profané et, à la fin, les hommes sont forcés de considérer d’un œil détrompé la place qu’ils tiennent dans la vie, et de leurs rapports mutuels », proclame Le Manifeste communiste (Marx, 1963, p. 164).
  • Fétichisme juridico-politique (Antoine Artous) : ARBEIT MACHT NICHT FREI – Cette forme d’individuation – les individus comme propriétaires pri vés indépendants les uns des autres – est le présupposé, la condition d’existence du procès d’échange : des individus libres passent contrat entre eux. Mais il s’agit d’individus égaux car la réalisation du procès d’échange passe par l’énoncé de l’égalité, de l’équivalence des indivi dus. L’argent, on s’en souvient, est l’expression ultime de ce procès social qui dit l’équivalence des échangistes.
  • Forme valeur, travail abstrait, fétichisme de la marchandise par Antoine Artous : ARBEIT MACHT NICHT FREI – Pour l’économie politique classique, le travail donne naturellement de la valeur aux produits, le produit du travail est naturellement marchandise. La seule question qu’elle cherche à résoudre est celle de la mesure, de la commensurabilité des marchandises. Marx, lui, pose une autre question. Pourquoi la valeur comme forme sociale existe-t-elle ? Pourquoi le produit du travail existe-t-il comme forme marchandise ?
  • Le fétichisme chez Marx : Nouveaux Cahiers du socialisme – Cette recension n’est pas une critique complaisante du livre d’A. Artous. C’est pourquoi, je ressens le besoin de dire toute suite ce que je pense de la qualité de ce livre avant de le critiquer : il s’agit d’un excellent livre. Ma critique peut donner l’impression que je fais une lecture de Marx totalement opposée à celle d’A. Artous. Au contraire, sur plusieurs points nos lectures respectives convergent. Comme ma présentation du livre privilégie les points que je critique, les divergences de nos lectures respectives sont accentuées, alors que les convergences ne sont pas systématiquement exposées.
  • Le capitalisme comme religion : Walter Benjamin et Max Weber – La Brèche numérique – Le fragment « Le capitalisme comme religion », rédigé par Walter Benjamin en 1921 – et resté inédit jusqu’aux années 1985, quand il sera publié dans les Œuvres Complètes posthumes, est l’un de ses textes les plus intéressants, mais aussi les plus « hermétiques ». Inspiré par les travaux de Max Weber – nommément cité – sur l’affinité élective entre L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, il va beaucoup plus loin que le sociologue : pour Benjamin le capitalisme a non seulement des origines religieuses, il est lui-même une religion, un culte incessant, sans trêve ni merci, qui conduit la planète humaine à la Maison du Désespoir. Ce fragment appartient, comme certains textes de Georges Lukacs, Ernst Bloch ou Erich Fromm à la catégorie des « interprétations » anti-capitalistes de Weber.
  • I. Garo | Le fétichisme de la marchandise chez Marx : entre religion, philosophie et économie politique – les Cubains, parce qu’ils ont compris que l’or est le fétiche des Espagnols, envisagent de lui faire des offrandes avant de le précipiter dans la mer[6]. Le fétichiste est avant tout celui qui croit à la vérité de ses propres représentations, quelle que soit sa culture. La notion appelle sa reprise dans la mesure où elle véhicule l’énoncé même du problème que Marx s’est donné pour tâche de résoudre : comment une représentation illusoire peut-elle produire des effets réels et contribuer au fonctionnement et à la reproduction d’une formation économique et sociale donnée ?
  • Marx et la Marchandise. Aliénation, chosification et fétichisme – Dans le capitalisme la ‘socialisation’ du travail se fait à travers le marché. Le marché ne reconnaît pas le travail concret, particulier, mais seulement le travail abstrait, commun dénominateur permettant l’échange des Marchandises. C’est à travers le travail abstrait que le travail concret du travailleur est relié au travail en général de la société.

Revue de presse autour de l’affaire Mustapha Kessous

Revue de presse de l’affaire Mustaha Kessous, ce journaliste du Monde qui a témoigné sur le racisme ordinaire dont il était la victime et ce malgré son statut social :

  • Des Noms pas Propres – LeMonde.fr – Il y a des noms propres qui portent en eux-mêmes un statut de signifiant pur, détaché de la désignation d’une personne physique. Mustapha. N’Diaye. Lévy. Droit dans le symptôme de notre France profonde dans laquelle le pétainisme, le colonialisme, ont été tout, sauf des accidents. Prénoms et noms sont détournés de leur destination, ils cessent de décliner une identité. Ils deviennent le nom-de-l’Arabe, le nom-du-Noir, le nom-du-Juif.
  • Moi, Mustapha Kessous, journaliste au « Monde » et victime du racisme – Des histoires comme celles-là, j’en aurais tant d’autres à raconter. On dit de moi que je suis d’origine étrangère, un beur, une racaille, un islamiste, un délinquant, un sauvageon, un « beurgeois », un enfant issu de l’immigration… Mais jamais un Français, Français tout court.
  • Les Indigènes de la république » Un miroir français – « Ça fait bien longtemps que je ne prononce plus mon prénom quand je me présente… ». C’est dans le journal Le Monde, un récit sobre, sans effets de plume, légèrement désabusé, mais gardant la distance de Mustapha Kessous qui sème l’émoi dans la blogosphère française. Ce sont racontées, des expériences ordinaires, banales, du quotidien d’un Français qui ne correspond pas à l’image d’Epinal du citoyen hexagonal.
  • BondyBlog : Et si c’était, aussi, la faute du « Monde » ? – Le récent témoignage de Mustapha Kessous, dans le journal « Le Monde », prouve l’incroyable arriération de la société française à l’égard de ses propres citoyens. Mais il est aussi, indirectement, un aveu accablant pour les rédactions des grands journaux français qui ont trop longtemps négligé la diversité en leur sein.
  • De quoi Kessous est-il le nom ? Malgré l’humiliation d’avoir parfois dû s’appeler Philippe ou Jean-Claude pour garder un emploi, les pionniers de l’immigration dont descend Mustapha Kessous n’ont jamais perdu leur dignité. Alors, quand un de leurs enfants, officiant dans un quotidien national de référence, suscite une vague d’anti-racisme bien-pensant en arguant qu’il s’abstient de faire usage de son prénom, on s’interroge… Sur qui se cache derrière son nom.
Malgré l’humiliation d’avoir parfois dû s’appeler Philippe ou Jean-Claude pour garder un emploi, les pionniers de l’immigration dont descend Mustapha Kessous n’ont jamais perdu leur dignité. Alors, quand un de leurs enfants, officiant dans un quotidien national de référence, suscite une vague d’anti-racisme bien-pensant en arguant qu’il s’abstient de faire usage de son prénom, on s’interroge… Sur qui se cache derrière son nom.

La création de la Blanchitude (Tim Wise)

Ci-dessous la transcription du discours vidéo de Tim Wise ci-dessus que j’ai traduit et sous-titré. Il relève des « White Studies »  et de la volonté d’étudier les Blancs comme un groupe ethnique comme les autres et non comme une norme, ainsi que l’Histoire de sa formation et son rapport particulier (de domination) aux autres groupes ethniques.  Ce texte ainsi que la vidéo sont sous contrat Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France License.

Tim Wise à propos du Privilège Blanc : « La création de la Blanchitude »

Si vous connaissiez l’histoire du concept de Blanchitude. Si vous connaissiez toute l’histoire du concept de la race Blanche d’où elle est venu, dans quel but et pour quelles raisons. Vous sauriez que c’était un piège et qu’il a fonctionné avec brio.

Vous verriez qu’avant le milieu des années 1600 dans les colonies qui deviendront par la suite les Etats Unis la race Blanche n’existait pas. Les nôtres d’origine européennes ne se définissaient pas en ces termes jamais vraiment jusqu’à ce moment. En réalité, dans les vieux pays d’Europe, nous passions le plus clair de notre temps à nous entretuer. Nous ne nous aimions pas les uns les autres. Nous n’étions pas une grande et heureuse famille. La partie de ma famille qui venait d’Ecosse. Diable ! Ils ne souciaient pas de combattre les gens en dehors d’Ecosse. Les gens des hautes terres, et ceux des basses terres s’écharpaient les uns les autres. Il n’y avait donc pas de race Blanche. Mais dans les colonies qui deviendront par la suite les Etats-Unis, qu’avons-nous vu apparaître dans les années 1660 et 1670 ?

Nous avons commencé à regarder du côté des serfs africains, alors que nombre d’entre eux n’étaient pas encore des esclaves. Ils n’étaient pas nécessairement condamner à l’esclavage définitivement. Certains étaient asservis tout comme de nombreux européens pauvres, pour des périodes de 7 à 11 ans. Ils pouvaient s’affranchir et devenir des travailleurs libres, du moins en principe. Prenez conscience, comme l’ont fait les serfs blancs, des Européens, qui n’avaient pas encore été qualifiés de Blancs qu’ils avaient beaucoup de choses en commun (NdT: avec les Noirs) comme le fait de se faire tous entuber par les mêmes élites et donc qu’ils s’uniraient, plus que nos manuels d’Histoire nous l’ont appris, pour formenter une rebellion contre l’élite afin d’essayer d’obtenir de meilleures conditions pour eux-mêmes sur des critères de besoins et de justice économique.

Et que fait l’élite quand elle voit qu’elle est encerclée par un grand nombre de personnes noires et blanches qui sont sans le soup, sans terres et paysans ? Vous devez faire une de ces 2 choes : soit vous les tuez tous. Mais vous ne pouvez pas faire ça, car sinon qui fera le travail ? Les riches ne vont pas travailler. Ils doivent faire en sorte que ce soit les pauvres qui travaillent. L’idée c’était de rester une personne oisive dans ces temps là. C’était l’objectif et non celui de travailler.

Donc vous ne pouviez pas tous les tuer. Vous ne vouliez pas tous les tuer. Vous auriez du construire votre propre épargne, construire votre propre maison. Non… Cueillir votre propre tabac, récoltez votre propre coton. Non… Vous n’allez rien faire de tout ça. Donc vous ne pouvez pas les tuer, mais vous pouvez les coopter. C’est ainsi que l’élite en Virginie dans les colonies, par exemple, commença à donner des carottes aux personnes d’origine européenne en disant quelque chose comme :
« Vous savez, nous allons vous laissez un peu de terres. Pas trop, juste un petit peu, et nous allons arrêtez de vous asservir. Maintenant vous êtes un travailleur libre ! Et en même temps, puisque vous être un travailleur libre, vous aurez 50 acres de terre. Donc nous allons négocier avec vous. Nous allons vous laissez participer aux affaires. Nous allons vous laissez témoigner dans les tribunaux. Et le meilleur… Nous allons vous embrigader dans la surveillance des esclaves, pour les faire marcher droit. »
L’idée c’était : vous continuez à vous faire entuber. Nous continuons à ne pas vous aimer. Nous n’allons toujours pas réellement vous émancipez ou changez votre situation de dépendance, mais nous allons faire de vous des membres honoraires de cette équipe et vous allez nous aider à remettre ces personnes (NdT: les Noirs) à terre. Et comme ça ils auront un petit gout du pouvoir. Et effectivement diviser ces coalitions (NdT: entre Noirs et Blancs) a permis de mieux régner. Ces rébellions se sont éteintes quasi instantanément.

Bien plus tard à l’époque de la guerre civile (NdT: américaine). Les riches blancs du sud, d’où je viens, s’organisairent et reconnaissairent ouvertement que la raison pour laquelle ils voulaient faire sécession de l’Union la seule et unique raison pour laquelle ils prenaient parole publiquement, était de maintenir et d’étendre l’esclavage et la suprémacie Blanche. Pas seulement où ils existaient déjà, mais également dans les territoires nouvellement acquis, en réalité des territoires volés, depuis le Mexique jusqu’à l’ouest. C’est ce qu’ils ont dit ! Aujourd’hui on ment à propos de ça, on dit que ce n’était pas à propos de l’esclavage, que c’était une question des droits des Etats. Oui, précisément le droit des Etats de conserver leurs esclaves ! Mais à cette époque, ils n’en avaient pas honte. Ils n’ont donc pas essayé de s’en cacher. Ils le disaient ouvertement. Mais encore une fois, les riches ne voulaient pas faire le boulot, vous plaisantez ? Non… Ils allaient s’arranger pour que les pauvres se battent pour eux. Mais les pauvres ne possédaient même pas d’esclaves. Réfléchissez. Comment feriez-vous en sorte que des pauvres qui ne possèdent même pas leur tricot, alors ne parlons pas des esclaves, aille se battre pour que vous conserviez vos esclaves ? Vous devez les convaincre que leur couleur de peau est plus importante que leur intérêt économique.

Parceque, réfléchissez-y… Si je suis un fermier que vous devez payer 1$ par jour ou 2$ par semaine pour que je travaille dans votre ferme et que je cueillie ce tabac et récolte ce coton alors que vous pouvez obtenir d’un Noir qu’il le fasse gratuitement parce que vous le possédez. Qui aura le boulot ? Pas moi… En d’autres mots, l’esclavage permettait de diminuer les salaires et les salaires structurent les revenus de la classe ouvrière Blanche, ou d’une personne à faible revenu. Mais on leur disait : « Si ces personnes sont libres, ils vont prendre votre job ». Non idiot. Ils ont déjà ton job. C’est ça le truc. Ainsi dans une certaine mesure, la classe ouvrière Blanche est handicapé par le privilège Blanc. Mais relativement avantagé, correct ? Profiter d’un coup de pouce, se voir accorder l’adhésion au club, mais en terme absolu, être économiquement soumis par ce qui justement leur donne le sentiment de supériorité. Vous voyez l’ironie ?

A l’heure actuelle, ça n’a pas changé. Ce n’est pas de l’histoire ancienne. Aujourd’hui nous avons des personnes qui s’agitent dans tous les sens insistant pour que nous fermions les frontières avec le Mexique, parce que si nous le faisons pas les salaires de la classe ouvrière va continuer à baisser. Impliquant que la seule raison pour laquelle les travailleurs sont payés au lance-pierre dans ce pays c’est parce que les frontières sont ouvertes. Mais si vous croyez ça, vous devez alors croire que si les frontières étaient fermées alors ces propriétaires de capital et d’industrie diront juste : « Hé bien, vous nous avez démasqué, tenez une augmentation. »
Croyons-nous réellement que la seule chose qui retient les patrons de mieux payer les gens est la présence d’une main d’oeuvre bon marché peu qualifié originaire du sud de cette frontière artificielle ? Est-ce c’est ça vraiment que nous croyons ? Nous savons que si cette frontière est fermée, elle ne le sera pas pour le capital. Elle ne sera pas pour les biens. Si vous avez une frontière qui peut être franchie par le capital, recherchant le plus haut taux de retour sur investissement ou des biens à la recherche du prix le plus haut, alors que les travailleurs sont enchaînés à leur pays d’origine, comment ça peut-être bénéfique pour les travailleurs ? Par définition, ça ne l’est pas. Par définition, ça éventre la classe ouvrière.

Diviser pour mieux régner Mais le meilleur exemple de tout ça, c’est peut-être dans l’ère contemporaine dans la région de la Nouvelle-Orléans après l’ouragan Katrina. Là vous avez deux communautés qui ont été les plus durement touchées. Lower ninth ward, en majorité une communauté Noire, 94% d’Africains-américains, un taux de pauvreté de près de 40% officiellement, massivement une communauté de la classe ouvrière. Et juste de l’autre coté du canal, St. BernardParish, Chalmette, 95% Blanche, également de la classe ouvrière, des fort taux de pauvreté. Economiquement très similaire, et à la fin de la journée, et dans ces premiers jours de Septembre 2005 ils étaient encore plus semblables qu’ils l’avaient probablement compris. Parce qu’ils ont tous eu leur vies brisées, ils ont tous eu toutes leurs affaires foutues en l’air. Tous eu tous leurs bien détruits.

Mais si vous aviez demandé à Chalmette, et je l’ai fait ! Qui était la cause de leurs problèmes dans la région de la Nouvelle-Orléans avant cette innondation, ils vous auraient pointé du doigts les Noirs de l’autre coté du canal, et vous auraient dit : les Noirs. Ils n’auraient pas dit les Noirs mais auraient dit : Là-bas, c’est eux le problème. 70% des Blancs à Saint Bernard Parish votaient pour David Duke, un neo-Nazi suprémaciste Blanc, anciennement à la tête du plus grand groupe du Ku Klux Klan aux Etats-Unis, lorsqu’il se présentait au poste de Gouverneur en 1991. 7 personnes sur 10 votaient fièrement pour lui, parce qu’il accusait les Noirs pour tous leurs problèmes, et ils l’ont cru.

Où est l’ironie ? L’ironie c’est que ces Blancs qui blamaient les Noirs pour leurs problèmes, au moment même où ils blamaient les Noirs pour leur situation dans la région de la Nouvelle Orléans dans laquelle ils vivaient, personne n’a relevé le fait que ces élites politiciennes Blanches de Baton Rouge (NdT: Capital de la Louisiane) ou de Washington, avaient comme devoir de sécuriser leurs vies, de s’assurer que les fonds publics étaient dépensés de la bonne façon, et qu’ils étaient dépensés tout court. Ces policitiens majoritairement Blancs, et faisant majoritairement partie de l’élite, n’ont rien fait jusqu’au dernier moment, et ce n’était pas seulement des Noirs du lower ninth ward dont ils ne se souciaient pas. Ils n’auraient pas consacré la moindre minute de leur temps pour ces travailleurs Blancs pauvres non plus.

Et pourtant lorsque les gens de Chalmette, ceux de St. Bernard parish revinrent après les innondations; au premier conseil municipal de St. Bernard Parish après les innondations; alors que les lampes ne fonctionnaient même pas encore; que les canalisations d’eaux n’étaient pas branchées la première chose à régler fut de voter une ordonance disant que vous n’avez pas le droit de louer une propriété à St. Bernard Parish à quiconque n’étant pas de votre famille par le sang. Je vous laisse imaginer pourquoi une telle loi fut votée. Cette loi n’avait jamais existé auparavant. Mais maintenant que la zone avait été vidée, et que vous ne saviez pas qui pourraient revenir, c’était une sacrée bonne manière d’éviter de voir les Noirs arriver, n’est-ce pas ?

Parce que si vous êtes à 95% des Blancs, et que vous votez une ordonance qui dit que… vous ne pouvez pas dire « Aucun Noir ne sera accepté »; vous ne pouvez pas dire « Interdit aux Noirs ». Mais c’était une façon ingénieuse de contourner la loi. Bon, ils se sont fait avoir. Il y a eu une menace de poursuite en justice, et ils ont aboli l’ordonnance. Maintenant, mon idée est de vous montrer qu’encore une fois « diviser pour mieux régner » fonctionne.

Ces Blancs à Chalmette devraient marcher jusqu’à l’autre coté du canal et tendre la main aux Noirs pour entamer une longue marche avec eux sur Baton Rouge, sur Washington D.C. et marcher vers les technocrates et reconnaitre que leurs intérêts sont communs. Mais la Blanchitude, et la supercherie de la Blanchitude, a piégé ces sans-le-sous Blancs dans la croyance qu’ils ont plus en commun avec les riches blancs de St. Charles Avenue qui n’ont rien perdu dans cette innondation qu’ils n’ont en commun avec leurs voisins Noirs de la classe ouvrière.

Tim Wise

Mes signets du 08/06/2009 au 10/06/2009

Ma selection de liens du 08/06/2009 au 10/06/2009:

  • De l’intérêt particulier des sans-papiers à l’intérêt général de l’immigration – samizdat | biblioweb – Beaucoup d’immigrés ne se considèrent pas du tout comme des étrangers, mais bien comme des citoyens d’ici qui revendiquent l’immigration comme une identité positive. Ces immigrés-là ne sont dissolubles ni dans la politique des quotas qui pointe à l’horizon, ni dans « une grande loi de naturalisation ». Ils forment une communauté d’expérience qui, plus elle sera reconnue en tant que telle, mieux elle saura négocier sa place dans ce pays. L’obtention du plein droit au séjour des sans-papiers qui le désirent passe aussi par là.
  • Histoire et perspectives des mouvements issus de l’immigration – Librairie La Gryffe – La France, grand pays de la Révolution (la plus radicale des révolutions bourgeoises), inventrice des Droits de l’Homme, va très vite confondre tous les mouvements sociaux (et les droits qui en émergent) avec l’idée qu’elle est l’avant-garde du monde. C’est dès cette période que commence à se constituer un certain chauvinisme français, l’idée qu’il n’y a que le peuple français, la culture française, la langue française et la nation française qui sont progressistes.
  • L’occident et sa mythologie du progrès par Fethi GHARBI – Un projet de décolonisation des esprits et des peuples exige une universalité distincte de l’universel impérial eurocentré qu’il soit de droite ou de gauche. La pensé postmoderne, par exemple, même si elle est critique vis à vis de la modernité, elle n’en demeure pas moins prisonnière de la perspective eurocentrique et reste étrangèreaux préoccupations de la périphérie.
  • Les Dossiers de la Recherche, 2006, 401 : La science et les races – Dans son numéro d’octobre 2006, La Recherche revient, avec un dossier spécial de dix-huit pages composé de quatre articles, sur un thème récurrent de ce mensuel scientifique grand public1 : le concept de race et sa validité scientifique.

Notes de lecture de l’Occident Décroché de Jean-Loup Amselle

Amselle, Jean-Loup. – L’Occident décroché. Enquête sur les postcolonialismes

Amselle, Jean-Loup. – L’Occident décroché. Enquête sur les postcolonialismes

Je traînais dans la médiathèque de l’INT (Telecom SudParis maintenant…), cherchant un bouquin dans le style de Fanon, Foucault et compagnie… Et là je vois mis en avant, avec tous ses livres (pipo) sur le management, et des bouquins sur la dernière techno à la mode, ce livre de Jean-Loup Amselle, professeur à l’EHESS… Au départ dubitatif, je lis la 4ème de couv. Toujours pas convaincu, mais quand même la couv est bien jolie, je parcours quelques pages. Finalement, je me dis tiens celui là il a l’air d’être important, et je le prends… L’Occident décroché, Enquête sur les postcolonialismes.

Et en effet. Ce bouquin est le seul que j’ai jamais lu qui parlait de sujets tel que le postcolonialisme et la French School (postmodernes français : Foucault, Deleuze, Guattari etc.). En fait, j’avais pris connaissance du livre d’Edward Saïd :  L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident.  Et ce livre, l’Occident Décroché, était en train de me dire que ce livre, que je pensais unique en son genre, était l’initiateur d’un mouvement culturel et politique majeur. Un mouvement qui allait remettre en cause toute la prétention universaliste de la pensée Occidentale…

Comme ce n’est pas un livre qui développe une thèse, mais plutot commente des auteurs et des oeuvres, et leurs apports sur l’histoire des idées, alors je ne pense pas en faire une fiche de lecture classique. Je vais plutôt restituer dans cet article l’ensemble de mes notes.

J’ai essentiellement pris des notes concernant certains auteurs et leur pays respectif avec un court commentaire sur la théorie qu’ils développent d’après le point de vue de Jean-Loup Amselle .

P16. Edward Saïd est le premier nom cité qui m’interpelle. Il donne en bas de page une référence à l’interview de Saïd sur sa vie personnelle et en quoi elle a impacté son œuvre (MARS, n°4, 1994, p. 7-24) et une autre à son œuvre parlant d’hybridité et d’identité dans « A contre-voie » (Le Serpent à Plumes, 2002) dont le titre originelle est Out of Place. Un titre bien évocateur. Jean-Loup Amselle explique que Saïd s’est inspiré de Foucault pour développer ses idées que l’Orient était une idée de l’Occident, une essentialisation à des fins de domination.  Il entreprend par la suite une critique de Foucault, de son ethnocentrisme et de son relativisme. Pour ma part, je ne peux m’empêcher quand je lis Foucault, de voir à quel point son expérience en Tunisie l’a impacté. La culture en Tunisie est à la fois émancipatrice et oppressive, je ne dis pas qu’il existe une culture émancipatrice et une autre oppressive, non ! La même œuvre peut être les deux. Elle peut porter un message explicite progressiste tout en étant de façon latente aliénante. D’autre part, c’est une société où les instruments de la surveillance et de la punition n’ont pas besoin d’institution d’Etat explicite comme la police pour exister. J’ai l’intuition que cette expérience d’une société où les mécanismes de la surveillance, du savoir oppressif, de la punition étaient tellement apparent, qu’il a pu développer par la suite une analyse qu’il a ensuite appliqué au modèle français où ces formes d’oppressions étaient tout bonnement niés si ce n’est légitimer en tout cas dissimulées et tacites.

p22. Deleuze et Guattari, ceux qui ont servit de socle à la théorie postcoloniale, se sont eux mêmes basés sur un nomadisme largement fantasmé des sociétés pour concevoir l’idée de déterritorialisation…

p23. Les immigrés postcoloniaux sont condamnés au mimicry (Homi Bhabha) i.e. à s’intégrer par une parodie de la culture occidentale. Je dirais même un artefact, une forme complètement stéréotypée et fantasmée de l’identité occidentale vue comme étant supérieure.

p23. Jean-Loup Amselle fait la critique occidentale intégrationniste classique : « Mettre en avant l’hybridité actuelles des cultures du monde, c’est donc refuser toute possibilité de communication entre elles au cours de l’histoire ». Il pose sa position : à partir de là je prends conscience que l’auteur a un parti pris, et s’oppose frontalement à ces auteurs postcoloniaux qu’il entends faire découvrir. Je me demande alors pourquoi il en parle ? Je comprends plus tard, avec le chapitre sur le décrochage juif, qu’il est déchiré, entre cette identité juive qui l’oppose à l’idée d’assimilation et son vécu celui d’un occidental fervent. Les postmodernes de la French School sont Lyotard, Derrida, Baudrillard, Foucault, Deleuze et Guattari. La liste est dressée, comme le menu que le livre s’apprête à servir.

p27. Hannah Arendt est pour Amselle la première auteure du postcolonialisme. En celà, à mon sens, il n’a pas tort. Cependant il contribue à la création d’une idéologie faisant croire à une critique de l’Occident en son propre sein sans contacts avec l’extérieur : la déconstruction de l’Occident est l’oeuvre de l’Occident.  Et il fait remonter cette critique à celle de la révolution française par Edmund Burke. Ne pas mentionner la judéité d’Hannah Arendt me semble là faire partie du problème. Elle était autant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’Occident… Et suite au génocide des juifs en Europe durant la seconde guerre mondiale, je comprends qu’elle ne se sente pas très occidentale…

p28. Fanon Damnés de la Terre, à lire… J’avais lu : Peaux noirs, masques blancs. Mais on m’a dit que les Damnés de la Terre était plus sympa à lire. Le salut de l’humanité ne vient que de l’émancipation des damnés de la Terre. C’est ainsi qu’Amselle décrit la thèse de Fanon. Je ne comprends pas bien en quoi il n’est pas d’accord. Sûrement qu’il trouve ça trop réducteur et trop limité aux « miséreux » ?

p29. Première mention du subalternisme indien, notion essentielle de ce livre. Il le fait remonter à Gramsci, Foucault et E. P. Thomson. Ce dernier auteur je ne le connaissais pas.  Je me demande pourquoi il spécifie indien. Aurait-il dit français pour parler des lumières ? Maintenant que je m’intéresse à ce champs théorique, je trouve que le subalternisme est une théorie s’appliquant à toutes les sociétés colonisés ou sous hégémonie Occidentale où les marxistes se refusaient à voir l’aliénation qu’ils subissaient.

p32. « Cette manifestation artistique et intellectuelle conteste ainsi la prétention de l’Europe à l’universalisme, sa volonté d’essentialiser l’évènement de la démocratie et des droits de l’homme en en faisant un récit mythique et sans tenir compte, entre contrepartie, de la violence subie par les peuples colonisés. »Génial ! Mais quels sont les oeuvres de cette manifestation artistique ? Parce que là je ne vois de l’intellectuel…

p43. L’abbé Grégoire est responsable de l’assimilation forcée des juifs de France et de leur transformation en Français « civilisé ». Donc l’assimilation à la française viendrait de l’assimilation des juifs. Mais n’est-ce pas ce qui arrive actuellement avec la transformation des maghrébins de France en français musulmans ? Cette assimilation des juifs n’a pas empêché un fort antisémitisme, je dirais même a été encouragé par ce fort antisémitisme… De la même façon, aujourd’hui, le racisme structurel pousse à cette transformation, et à cette assimilation, au contraire de ce qu’on pourrait penser. La transformation du racisme anti-maghrébin, c’est-à-dire une xénophobie et un mépris colonial, se mue en suspicion ethnico-religieuse. Je pourrais m’étendre longuement sur le sujet, mais le simple fait que les jeunes « beurs » préfèrent comme femme et mari des français blancs convertis à l’Islam est à mon sens significatif de cette assimilation.

p54. Jean-Loup Amselle se sentant français de papier a plus facilement eu de la sympathie pour les autres opprimés. Il se dit « subalterne avant la lettre », ça marque à mon sens une légère incompréhension des propos de Spivak. Après avoir lu quelques de ces textes, le terme subalterne n’est en fait qu’un autre mot pour prolétaire dans une certaine position. Se dire subalterne n’a pas réellement de sens, c’est se dire priver de parole. Or Amselle parle, il parle et se fait entendre. A moins qu’il ait été réellement priver d’écoute lorsqu’il était jeune.

p55. Ilan Halevi, en réalité Alain Albert, était un juif d’un teint plutôt foncé. Il s’est identifié aux noirs américains, comme l’ensemble de son petit groupe d’amis qui avait le point commun d’être juif, dont l’auteur faisait partie. Aux USA, il s’est donc fait passer pour un noir américain avec succès et en a écrit un livre « La Tâche« . Ensuite il a émigré en Israël où il a lutté contre le racisme des ashkénaze envers les séfarades. Il mentionne le fait que les noirs américains à peau claire s’assimilent aux blancs. C’est intéressant de mentionner que l’assimilation soit conditionné à la couleur de peau. On peut réfléchir aux autres critères permettant de sortir de son identité pour épouser la normalité. Ne pas être un croyant de la religion de son identité assignée, être plus clair de peau que l’identité assignée, avoir un meilleur niveau d’éducation, avoir un comportement social différent, ne pas porter un prénom de cette identité ou qui soit ambigu etc. permettent cette assimilation. Dans ce châpitre, Jean-Loup Amselle aborde le décrochage juif d’Occident sans pour autant le rendre vivant aux lecteurs. C’est bien dommage… Et de fait, vu le peu d’impact réel qu’il fait ressortir de son œuvre du décrochage juif, il ne convainc pas avec la prévalence d’une critique interne.

p66. Le CODESRIA a été fondé en 1973 par Samir Amin, penseur marxiste anti-impérialiste franco-égyptien, pour contrer la supérmatie de la recherche Occidentale. Son analyse est que la recherche sur la domination de l’Occident sur l’Afrique doit venir de l’Afrique elle-même.

A la page 78, la réflexion en cours d’Amselle m’a fait émerger une idée, un peu brouillone, que la philosophie politique en Occident se base sur des hypothèses d’homogénéité, que l’individu et l’identité c’est la même chose, et que groupe et classe sont la même chose. En bref, qu’un individu a une identité, que l’identité crée le groupe, et qu’une classe est nécessairement un groupe d’individus-identités. Or à mon sens, c’est non pas par rapport à soi qu’on crée son identité mais face à l’autre. Face à mon voisin, je m’allie avec mon cousin, face à mon cousin je m’allie avec mon frère… Le Nous change en fonction de qui n’est pas dans le Nous. Au fond c’est face à une différence de situation, que je vais identifier des différences d’identité (c’est une tautologie), et former mon identité propre. Il n’y a pas de naturalité d’identité. Et en ce sens il n’y a pas de récit universel qui ne se définisse par rapport à des Autres qui n’en seraient pas. L’universalité ne se définit non pas en niant les différences des Autres, mais en prenant comme base de tout un sujet qui s’est construit en excluant et en niant cette exclusion. Le groupe crée l’individu qui s’y reconnait membre en construisant l’identité. Or la classe est objective, ce sont ceux qui ont intérêt naturaliser, légitimer, cette identité comme étant la normalité pour profiter de la suprématie dans le groupe qu’elle confère. C’est, à mon sens, cette dynamique appelée racisme, qui permet de faire prendre conscience de l’identité, et donc faire émerger l’intérêt pour certains de la classe à l’intérieur même de ce groupe.

p.78. La recherche dépends d’une modernité qui a tendance à être aveugle aux marques prémoderne. L’objectif mené par certains indigénistes tell que Joutondjii est de conserver les marques en établissant des distinctions claires entre le rationnalisable et le subjectif. Ce à quoi je réponds que l’analyse même des marques vernaculaires sont biaisés par la conception de ce qui est rationnel et de ce qui est subjectif. A mon sens, ce n’est pas dans la méthode qu’on peut conserver ses savoirs vernaculaires, mais dans le temps qu’on leur accorde et la place dans l’actualité du vécu qu’on leur concède.

P103. Ayesha M. Iman, Amina Mama et Fatou Sow ont écrit Sexe, Genre et Société. Engendrer les sciences sociales africaines. Qui a été publié en 1997 en anglais et en 2004 en français. C’est à mon sens crucial comme œuvre d’autant que le mouvement féministe s’intéressant aux genres est celui qui dès l’origine a déconstruit la racialisation des personnes par et en Occident. C’est une critique avant tout interne, au sein d’un espace culturel, mais également au chemin de deux alterités fondamentales : celle du sexe, et donc la question du sexisme et du patriarcat, et celle de la race, et donc du racisme et de l’hégémonie blanche.

Le féminisme du genre dès l’origine s’oppose à l’idée d’une domination dont l’abolition ferait s’effondrer les autres en cascade… Il permet donc d’accepter la réalité d’une hégémonie de l’Occident tout en ne reléguant pas au second plan les luttes internes à leur propre espace culturel.

P117. Le SEPHIS et le CODESRIA ont organisé des tournées de conférences entre intellectuels du Sud. Livio Sansone est un universitaire brésilien ayant donné des conférences au Bénin, Sénégal et en Afrique du Sud. Et l’indien subalterniste Partha Chatterjee a voyagé en Afrique en 1996. Le passage par la case Occident est ici rompu. Mais je me demande si ce n’est pas plutôt le signe que la norme reste le passage par le référentiel Occident, même lors de la recherche de pensée alternatives à celle imposée par l’Occident. Il me semble même que l’Occident impose plus facilement sa pensée dominante à l’extérieur de ses frontières qu’en son sein. Les critiques dites internes, ou importées de périphéries, sont quasiment invisible aux autres périphéries…

P121. Christobal Gnecco, un archéologue colombien, défends l’idée d’une archéologie démocratique et locale, c’est-à-dire une archéologie réalisée par des spécialistes mais au service des communautés locales détentrices légitimes de leur histoire. En ce sens Amselle, tends à dire qu’il légitime totalement l’exploitation de l’histoire à des fins politiques.

P126. Ibrahima Thiaw, un archéologue sénégalais, est cité comme le pourfendeur de l’archéologie coloniale française qui niait une relation entre les populations locales actuelles et celles que les archéologues étudiaient, ainsi qu’une trop grande focalisation sur les parties les plus accessibles du Sénégal. Je connais cet auteur par ailleurs par sa formidable dénonciation de l’économie de l’esclavage en Afrique même et comment elle a fondamentalement modifié la réalité africaine dans un sens de dépendance à cette économie d’exportation et d’exploitation des hommes à des fins de consumérisme bling-bling…

P134. Ranajit Guha est l’auteur du manifeste du mouvement des Subaltern Studies née en Inde et se basant sur Gramsci ainsi qu’en s’inspirant des travaux de Saïd. Les Subaltern Studies ont utilisé la critique littéraire (lit-crit) pour déconstruire l’analyse occidentale de l’Orient.

P139. Partha Chartterjee, subalterniste indien, est une nouvelle fois cité. Il emprunte en effet le concept de « révolution passive du capital » d’Antonio Gramsci pour décrire une situation où la bourgeoisie trop faible pour établir son hégémonie s’allie avec les anciennes classes dominantes en les transformant en de nouveaux partenaires compatibles avec l’ère capitaliste.

P142. Chatterjee entends culturaliser l’Europe et continentaliser la pensée, c’est-à-dire affirmer que l’Europe aussi a sa culture et qu’elle n’est pas en soi la normalité et l’universel, toute pensée a une naissance dans un contexte donné y compris la pensée universelle.

P143-144. Enfin Jean-Loup Amselle parle de Gayatri Spivak ! L’auteure principale des Subaltern Studies avec son magistral « Can the Subaltern Speak ? ». Il explique qu’elle a traduit « De la grammatologie » de Derrida, ce qui apparamment a fait à la fois sa réputation et son intérêt pour la littérature critique. Elle reproche dans son essai, à Deleuze et à Foucault, de ne s’intéresser qu’aux  opprimés du « premier monde », ceux qui ont la possibilité de s’exprimer. Elle oppose à ces 2 théoriciens, Derrida, et sa théorie de la différance. Il faudrait vraiment que je lise cet essai mais je ne trouve rien en français sur les Subaltern Studies. A croire qu’une censure académique pèse lourd sur les études postcoloniales…

P146. Amselle présente l’idée de Spivak d’essentialisme stratégique c’est-à-dire « l’utilisation stratégique d’un essentialisme positif lorqu’il sert des objectifs politiques clairement définis » et je rajouterais dans un but d’abolition d’une domination. Exemple : dire l’Occident sans faire la distinction entre les représentants des Etats, les peuples et l’opposition éventuelle à l’impérialisme occidentale. De l’autre côté il est nécessaire pour les groupes dominés d’affirmer leur spécificité radicale, c’est-à-dire la différance qui fait d’eux des opprimés.

C’est le retournement de stigmate, comment retourner par exemple le terme de nègre. Ici, Amselle cite Kateb Yacine, et le concept de « butin de guerre », pour désigner ce retournement du stigmate sans que l’on évoque ce nom ni plus haut ni plus bas…

A mon sens le concept de retournement de stigmate est essentiel, il permet sans passer dans la sphère culturelle du dominant, de mobiliser, de lutter et de l’emporter. Certains vont jusqu’à affirmer : ne vous déclarez pas noirs, arabes etc. mais simplement opprimés ou prolétaires, il ne faut pas se diviser face à l’ennemi ! Mais comment avoir ce discours quand l’union signifie la relégation d’une domination au second plan par rapport à celle jugée primaire ? Comment accepter cette unité, quand au sein de l’unité la lutte est biaisée par la domination subie, qu’elle soit raciale ou de genre ? Comment mobiliser au sein de son groupe, et constituer une conscience de classe, lorsque le stigmate identitaire n’est pas reconnu comme tel ? Car c’est sur la base de cette identité que l’oppression se fait, et c’est par cette identité que l’émancipation peut se faire…

P150. Chakrabarty explique dans Provincializing Europe qu’il faut remettre en question la prétention de l’Europe à gouverner le monde au nom de la raison universelle et la réduire à une aire culturelle quelconque (provincialiser). Amselle y voit une menace à la communication entre les cultures. Alors même qu’on ne parle pas des cultures, mais d’une culture en particulier : l’Europe. Et moi de relever, qu’il ne s’agit pas de couper la communication comme il l’exprime pour la seconde fois… Cette peur de voir la communication se couper, entre l’Occident et les Autres, me fait penser à un enfant bavard, choyé et gâté qui verrait la naissance de sa petite sœur, au départ avec bienveillance mais avec un manque de considération certain, et puis quand celle-ci commenceraient à parler il se moquerait d’elles de ses balbutiements, et lorsque celle-ci finira par oser parler à ses parents pour quelque fois se plaindre même de son frère (car au fond elle savait parler mais son grand frère la martyrisait tellement qu’ele n’osait pas) il ira se plaindre auprès de sa mère que sa petite sœur en devenant aussi bavarde coupera toute communication dans la famille…

P153. Ashis Nandy est un subalterniste indien, qui a critiqué la vision marxiste et hégélienne de l’Histoire comme linéaire et dans laquelle toutes les autres cultures ne sont que des formes primitives au fond de la civilisation moderne Occidentale…

P156. Amselle prends en exemple un penseur indien marxiste orthodoxe : Sumit Sarkar, qui s’insurge contre le culturalisme des subalternistes. Sarkar va même jusqu’à laisser entendre que c’est le Subalternisme qui a permit de fonder le fondamentalisme hindou et musulman. Chakrabarty a répondu à cette critique, et y a consacré un livre, ainsi que plusieurs articles dont que j’ai lu. Mais j’aimerais apporter mon propre commentaire. Il s’agit d’une analyse culturaliste, où un mouvement d’idée fonderait un mouvement politique rien que par l’entêtement de ses membres dans leur diatribe anti-occidentale. Or dans les Subaltern Studies, le dominant n’est pas seulement l’Occident, c’est également les élites locales qui vont copier les schemes occidentaux et les prendre à leur compte. En ce sens le nationalisme hindou est une aliénation issue du nationalisme européen. D’ailleurs le RSS (parti nationaliste fasciste hindou) voit dans l’hitlerisme un modèle… Et on pourrait faire une analyse similaire du fondamentalisme musulman (en réalité islamisme politique), car la définition de l’identité par la religion apparaît lorsque l’individu musulman devient un identité, un groupe, une classe, pour et par les autorités coloniales. L’essentialisme stratégique décrié par Amselle, n’est pas à mon sens l’affirmation d’un clivage religieux plus important que tous les autres…

P160. Meera Nanda en appelle à des Lumières indiennes. Au sens non pas du mouvement d’émancipation intellectuelle mais celui d’une réplication des idées des Lumières partir de penseur locaux. Le penseur en question mobilisé est Ambedkar, un « intouchable » s’appuyant sur le bouddhisme, et notamment son interprétation matérialiste, en l’alliant avec le positivisme de Dewey. Cette idée, se base essentiellement sur le combat contre les idées postmodernes considérées comme des pseudo-sciences au même titre que l’astrologie. En Occident, cette idée rencontre un écho certain, notamment auprès d’Alan Sokal. J’ai moi-même constaté une forte réticence au post-modernisme chez ceux à la fois qui reprenait la critique Nouveaux Philosophes qualifiant ces idées d’amphigouries (du barratin quoi), et ceux qui s’estiment être des marxistes orthodoxes. Or concevoir la classe comme une classe sociologique repose à mon sens sur une erreur de compréhension monumentale ou alors à un biais culturel. Au fond, en Europe jusqu’à peu c’était le cas, la classe sociologique correspondait à peu de chose près à la classe politique. En France, comment pouvait-on faire comprendre que la conscience de classe est à créer lorsque le PCF quadrille toutes les usines et lieux d’habitiation des ouvriers ? Il est plus que temps pour certain de se rendre compte de la fin d’une ère…

p161.  Ce que j’ai apprécié chez Amselle, dans ce biais français tout à fait délicieux pour une fois, c’est son intérêt pour l’Amérique latine. La théorie du « colonialisme interne » élaborée dans les années 60 par Rodolfo Stavenhagen et Pablo Gonzàlez Casanova explique d’un point de vue coloniale la domination des élites « métisses » et « créroles » sur les populations amérindiennes. C’est un propos subalterniste comme le revèle bien Amselle qui cite Silvia Rivera Cusicanqui qui reprendra ce travail. C’est à mon sens une réflexion cruciale pour penser la continuité de l’oppression malgré les indépendances. Le mépris des populations locales et le sentiment d’appartenance à la civilisation, forcément Occidentale, sont à comprendre dans ce sens.

p184. Voilà que surgit de nulle part Abdelkébir Khatibi dont je n’avais jamais entendu parler. A peine le temps de googler son nom que voilà que je découvre qu’il est décédé le 16 mars 2009. Encore une preuve du postcolonialisme ambiant. Comment un penseur de cette envergure a pu être oublié ? Alors mêmes qu’il était contemporain de Derrida, Deleuze et Foucault… Jacques Derrida écrit à son propos : « Comme beaucoup d’autres, je tiens Abdelkébir Khatibi pour un des très grands écrivains, poètes et penseurs de langue française de notre temps […] Je tiens à souligner que cette œuvre, largement reconnue dans le monde francophone et arabophone, est à la fois une immense invention poétique et une puissante réflexion théorique qui, entre tant d’autres thèmes, s’attache à la problématique du bilinguisme ou du biculturalisme. Ce que Khatibi fait de la langue française, ce qu’il lui donne en y imprimant sa marque, est inséparable de ce qu’il analyse de cette situation, dans ses dimensions linguistiques, certes, mais aussi culturelles, religieuses, anthropologiques, politiques. »

p186-187. Amselle explique ici comment le subalternisme indien a bourgonné sur le continent américain par le biais du SEPHIS. Le SEPHIS est une organisation fondée par les Pays-Bas afin d’encourager les échanges Sud-Sud dans les études historiques. Lorsque des voyages ont été organisés dans les deux sens entre l’historien subalterniste indien Shahid Amin et des chercheurs-euses sud-américain-e-s. Apparamment ici un livre est clef : Debates Post Coloniales: una introducción a los estudios de la Subalternidad, une anthologie des textes de Ranajit Guha, Gyanendra Pandey, Shahid Amin, Dipesh Chakrabarty, Partha Chatterjee, Gayatri Chakravorty Spivak, Veena Das et Gyan Prakash. Il a été réalisé par les chercheuses Rivera Cusicanqui et Rossana Barraga.

p188. La pensée du « fragment » et le concept de « globalisation fragmentée » promue par Gyanendra Panday, Partha Chatterjee et le sous-commandant Marcos permet de mieux comprendre l’ethnicité, l’héritage colonial et le colonialisme interne ce que le marxisme orthodoxe considère comme relevant du passé révolu…

p200. Encore une référence « Empire » de Hardt et Négri semble aborder l’ère des « multitudes » comme la résurgence des petites patries transcendant les frontières entre les différentants Etats et le monde.

p206. Gramsci, Gramsci, Gramsci. Pour moi c’est le fondateur des études postcoloniales. Celui qui a réfléchi sur les potentialités révolutionnaire du folklore et de ce que Marx considérait comme étant les fossiles de l’Histoire.

p210. Amselle fait ici une comparaison très intéressant entre la vision de l’intellectuel par Gramsci et celle de Boukharine et de Lénine. Pour Gramsci, le rôle de l’intellectuel est de transformer les sentiments incohérents et fragmentaires de ceux qui se trouvent dans une position de classe dominée en un rapport cohérent et raisonnée du monde tel qu’ils le perçoivent à partir de cette position. Alors que Boukharine pensait que les intellectuels doivent lutter contre la bourgeoisie et la religion tandis que pour Lénine ils devaient apporter la lumière de l’extérieur à la classe ouvrière. On voit bien ici que la position de Gramsci est foncièrement matérialiste et dialectique comparé à celles de Lénine et Boukharine. Ces derniers ont une vision idéaliste où l’intellectuel combat des idées ou implémente des idées qui semblent flotter dans l’air et ne pas avoir de lieu de production ni de classe de production. Il est donc assez comique aujourd’hui que ce soient les idéalistes qui soient qualifiés de marxistes orthodoxes…

p215. Dans le texte « Gramsci’s Relevance for the Study of Race and Ethnicity » le magistral brittanique Stuart Hall explique en 1986 comment le théoriciel sud-italien peut apporter aux études postcoloniale et subalterne dans l’analyse de la culture. Culture ce mot si magique qui fait frétiller les gens de gauche comme de droite. Un terme dont je commence à apprendre à me méfier…

p218. Cultural Studies. L’expression est lâchée. Il était temps. Car il s’agit d’un courant de réflexion ignorée en France trop longtemps sous des prétextes divers. Encore aujourd’hui le postcolonialisme, les études de genres etc. sont mal vues en France car remettant un peu trop en question la Culture à mon sens, la Culture dans tout ce qu’elle porterait soit-disant d’Universelle…

p219. « Hegemony and Socialist Strategy » de Laclau et Mouffe, entreprends d’allier les théories postmodernes et la pensée de Gramsci. Encore un livre à lire !

p248. Achille Mbembe va jusqu’à parler de « palestinisation » des banlieues dans un texte intitulé « La République et sa bête » en décrivant le traitement colonial des banlieues par le gouvernement. La bête de la République serait ainsi la non-reconnaissance de la race. Mamadou Diouf a publié « Les études postcoloniales à l’épreuve des traditions intellectuelles et des banlieues français« , un texte qui peut se révéler crucial dans la compréhension des blocages traditionnelles français à l’égard des études postcoloniales.

p253. Amselle revient sur l’appel contre les « ratonnades anti-blancs ». Ça me rappelle le tout récent film « La Journée de la Jupe » et la vidéo qui tourne sur Internet d’une agression suggérant qu’elle soit raciste anti-blanc. Ca a début en 1998 pour s’installer en 2995 avec cet appel publié dans le Monde du 23 mars 2005. Depuis la blanchitude est révérée comme une valeur si ce n’est comme ce qui définit l’univeralisme et la République.

p255.Amselle fait une analyse intéressant de Dieudonné, de comment il a viré au racisme (antisémitisme) sur la base de la concurrence victimaire entre Juifs et Noirs. Et comment il a trouvé en Le Pen, quelqu’un reconnaissant la réalité actuelle de la race et son importance sociale. Ce que le paternalisme anti-raciste de SOS Racisme tends à nier, et en rendant la question noire invisible. Cependant bien que je partage volontier cette explication, je trouve malencontreux l’emploi par Amselle du mot « victimaire ».

Finalement, c’est assez bon livre, qui a l’intérêt d’aborder le décrochage de l’Occident sur plusieurs aspects. Notamment la critique que je pourrais qualifier d’identitaire juive dans laquelle Jean-Loup Amselle nous fait part de son vécu personnel. Je trouve cependant dommage que la fin soit plutôt une suite de chroniques personnelles pro-républicainnes sans la force de la description des idées et des faits du reste du livre. Au moins la critique de Jean-Loup Amselle est celle d’un homme qui a pris soin de s’intéresser à son sujet.

Autres notes de lectures, plus illustres :

Mes signets du 04/03/2009 au 10/03/2009

Ma selection de liens du 04/03/2009 au 10/03/2009:

  • Multitudes Web – 3. L’ordre et le sexe. Discours de gauche, discours de droite – S’il y a une visée commune aux extrêmes droites et aux divers intégrismes religieux, c’est la soumission des femmes. Leur projet d’un monde en ordre, intègre et conforme à la Loi, repose sur la domination et la libre disposition des femmes. D’abord et avant toute autre chose, dans un monde qui serait ce qu’il doit être, elles sont destinées à assurer la reproduction selon les normes définies par les hommes, à servir l’ensemble du corps social et cela dans la dépendance, la limitation de leur mobilité et la contrainte. Le racisme départage clairement les options de la gauche et de la droite. Ce n’est pas le cas du sexisme. En fait, il n’est pas perçu. La définition du sexisme comme délit, acquise au niveau législatif, n’est rien moins qu’évidente dans le quotidien. Attirer l’attention sur lui fait grincer les dents, à gauche tout comme à droite. Prononcer même le mot c’est soulever la violence ou la dérision.
  • Sexe, race et pratique du pouvoir de Colette Guillaumin – On imagine trop souvent que les caractères « naturels » (le sexe, la race, par exemple) « tombent sous le sens », sont des évidences inquestionnables. Cet ouvrage associe la description d’une réalité matérielle quotidienne dans ses formes les plus banales (conversations de bistrot, scènes de rue, faits divers) et l’analyse précise des systèmes idéologiques.
  • FEMINISTES PARTOUT: Féministes Partout ! Appel à la marche du 7 mars – Si vous aussi vous êtes fatiguéEs par le paternalisme qui parle à notre place, ou par la violence qui cherche à nous faire taire, rejoignez-nous à la manifestation féministe du 7 mars 2009 !
     Pour un féminisme qui refuse de voir son discours récupéré à des fins racistes, qui sache se démultiplier, concevoir l’émancipation sous toutes ses formes, un féminisme offensif qui lutte pleinement contre le système patriarcal et toutes les oppressions, qu’elles soient de classe, sexiste, raciste ou liées à la sexualité, un féminisme qui se revendique aussi des féminismes non-blancs, trans’ et lesbiens.
  • Cairn – Qui a peur des Post Colonial Studies en France ? – Deux ouvrages récemment parus à la croisée des gender, cultural et post colonial studies, Les féministes et le garçon arabe de Nacira Guénif Souilamas et d’Eric Macé, et L’Atlantique Noir. Modernité et double conscience de Paul Gilroy, contribuent à renouveler la réflexion et le débat public franco-français sur l’immigration en pensant ensemble les identités de genre, de classe et de race dans le jeu de la conflictualité sociale contemporaine.

Le voile islamique, quelle soumission, quelle émancipation ?

Mode Islamique

La renaissance du voile

Aujourd’hui la majeure partie des femmes voilées en France le font par choix. Une telle affirmation fait sursauter encore plus d’un-e… L’on rétorquera que ces filles subissent la pression familiale, du grand frère d’abord, du quartier et de la réputation sociale, du père souvent, et puis plus rarement on évoquera la mère. De la même façon, j’affirme que les filles qui ne le portent pas subissent la pression de l’école, des médias, de ses copines, de la publicité… D’une part valoriser davantage la pression sociale à la marchandisation du corps de la femme, ou à l’assimiliation à l’ethnie majoritaire française, plutôt que celles des pressions familiales et locales (du quartier) c’est clairement empêcher l’émancipation individuelle ou collective. La pression sociale française au dévoilement est infiniment plus forte que celle au voile. Avez-vous déjà entendu dans la rue des femmes non voilées en France recevoir des injonction à se voiler ? En revanche, vous verrez et entendrez dans les médias, et même dans les lieux publics, les femmes voilées se faire violenter verbalement et physiquement Si l’hypothèse de l’opression familiale et locale se tenait, alors on aurait pu observé depuis bien plus longtemps le port du voile chez les jeunes filles françaises musulmanes. Or c’est un fait social, le voile gagne du terrain alors même que l’immigration baisse… Une conclusion logique serait celui d’un engouement venant d’un mouvement des femmes elles mêmes vers le voile et ce qu’il représente.

Je ne dis pas qu’elles le portent parce qu’elles sont musulmanes, bien que ça sera l’argumentation de grand nombre d’entre elles. De nombreuses musulmanes ne le portent pas ou fait plus rare y sont opposées. De là découlerais l’idée que le voile serait l’apanage d’une fraction radicale. Or c’est un fait une nouvelle fois contredit par la réalité : des femmes travaillant, faisant des études se voilent alors même qu’elles n’accepteraient pas qu’on leur retire leurs droits et qu’on les place à nouveau dans une position de mineure. Ce sont d’ailleurs souvent des femmes célibataires, ou qui sont mariées depuis un grand nombre d’années qui se voilent. Le renouveau du voile n’est pas du à un renouveau du machisme masculin qui d’ailleurs est objectivement en régression chez les arabo-musulmans. Pour décider de le porter, une femme urbaine doit avoir au préalable écarter l’association entre oppression patriarcale et voile.

Il faut donc distinguer le port du voile islamique selon le degré de liberté et d’autonomie de l’individu et de la femme dans les sociétés. Plus les individus sont libres, et moins la famille et la tradition ont un rôle prégnant, plus le voile est portée après un choix personnel.

Ne voir que le voile, c’est ne rien voir…

Le voile islamique est moderne, voire post-moderne, c’est la solution trouvée par les femmes pour à la fois revendiquer leur identité, et non plus la subir comme un amas de préjugés forgés par des sociétés patriarcales, autocratiques et ou racistes, mais également affirmer leur individualité, leur autonomie et ainsi s’affranchir d’une morale commune sensée leur dire quoi et comment penser. Le voile traditionnel porté essentiellement dans les milieux ruraux et parmi les vieilles générations, et donc parmi l’essentiel de la population immigrée maghrébine féminine, est l’une des manières d’acquérir une respectabilité sociale tout en se soumettant à l’autorité patriarcale. Alors que le voile islamique post-moderne lui transperce ces clivages communautaires pour se  placer dans l’universel religieux. J’irais même jusqu’à dire que pour s’émanciper d’une tradition pesante, les femmes peuvent opter pour le voile islamique afin de conserver la même reconnaissance sociale tout en obtenant la même autonomie qu’une femme laïque ou plutôt occidentalisée. Car une femme vivant dans un milieu essentiellement régie par des règles familiales (au sens large) ne pourra choisir de se dévoiler, sans choisir en même temps de perdre une reconnaissance morale nécessaire dans ces communautés ressérées. Le voile islamique post-moderne, permet donc à ces femmes issues la plupart du temps de milieux modestes ou ruraux, en tout cas socialement subalternes, de conserver leurs positions dans leur communauté et leur fidélité à cette communauté, tout en s’émancipant moralement et physiquement du pouvoir oppressif de sa communauté. Le pouvoir oppressif communautaire se perpétue en effet par l’impossibilité pour les femmes de s’extraire du dualisme pure-soumise/impure-occidentalisée. L’alternative laïque ne propose qu’une seule chose pour ces femmes : la sortie de la communauté, l’exil volontaire parmi les siens… Ce n’est que parmi des milieux privilégiés que le pouvoir oppressif renonce au voile comme instrument de domination lui substituant une infinités d’autres vexations. S’extraire de façon matérielle sans trahir sa communauté se réalise donc par un emploi rémunéré, par l’éducation scolaire, mais également de façon psychique par le symbole d’une allégeance à une autorité supérieure sous-entendue supérieure à celle de l’autorité coutumière. Celle que même l’autorité patriarcale craint, l’autorité universelle, l’autorité divine. En réalité certaines femmes ne le font que dans ce dessein : celui d’échapper à une tyrannie patriarcale en renversant l’accusation d’impudeur. Je suis une femme voilée, donc pudique, mon voile est le hijab et non pas le voile coutumier, mon seul maitre c’est Dieu, votre autorité hommes n’est que le fruit de cette autorité Divine et ne s’exerce que dans les contours de sa Loi.

Bien sûr ce n’est pas pour devenir des êtres libres qu’elles se voilent mais pour adhérer à un universalisme, certes religieux. Mais celà vaut mieux éthiquement qu’une autre adhésion aveugle à un modèle fondée sur la génuflexion et la soumission à des chefs et des totems qui sont là que pour légitimer le pouvoir de leurs possesseur. Car c’est le point commun de la France Républicaine laïque, de la Turquie nationaliste laïque et de la Tunisie patriarcale arabe. Des idées pures au service de réalisations dans tous ces pays qui ne réalisent ni leurs promesses en terme d’égalité hommes femmes, ni ceux d’égalité de tous les citoyens quelque soit leur religion et leur statut social de naissance. Sous couvert de maintenir une dynamique moderniste et rationaliste visant le progrès et l’émancipation des hommes et des femmes, ces sociétés emploient ces idéologies pour légitimer leur refus de se réformer vers plus d’autonomie pour leurs citoyens. Se vouloir moderne et progressiste ne suffit pas pour l’être. Lorsque ce sont exactement les mêmes personnes, les mêmes institutions, et les mêmes groupes sociaux qui tiennent ce même discours soit-disant moderne et progressiste pendant une cinquantaine d’année, on peut être sur d’une chose, c’est qu’il est tout sauf progressiste. Si au départ ce discours a permis de réaliser des changements, il est devenu un outil de légitimation d’une élite au pouvoir une fois accomplie sa grand œuvre d’entrée dans le grand ère de la société de consommation. Société qui nécessitait la rationalisation de l’éducation et l’intégration économique et sociale des femmes, accompagnée d’une marche forcée vers un progrès technologique orienté pour la continuation de la domination.

Pour conclure, est-ce vraiment les femmes que l’on libère avec une loi contre le voile ? Ou est-ce plutôt la libération d’un marché de plusieurs millions de version Jalouse-Glamour-Elle-Cosmopolitan de la femme ménagère de moins de 50 ans ?

Ressources pour aller plus loin :