Refonte morale : la langue et l’écrivain

Minkkinen Arno Rafael, Fosters Pond, 2000

Minkkinen Arno Rafael, Fosters Pond, 2000

« La refonte de la personnalité du colonisé est une quête plus grave qu’on ne le croit. On a cru qu’il suffisait de se réclamer d’un terroir, de décrire minutieusement les lieux et les habitudes de ses compatriotes, de condamner avec une grande violence verbale l’ordre colonial, pour se récupérer, se restructurer. C’est là une erreur de positions, de situations.

(…)

Toute la poésie militante algérienne par exemple est scandée au nom de la patrie. (…) Les réalités que l’écrivain mettait en cause n’étaient pas profondément palpées et senties, à un niveau organique. L’écrivain, en exprimant cette révolution physique n’est pas encore arrivé à adhérer totalement aux réalités de son peuple, à sa mentalité intrinsèque, à sa mythologie organisatrice du monde. Il n’avait pas réussi à appréhender ses propres racines, à reprendre contact avec la sève nourricière, la matrice populaire. Démarche-type de l’intellectuel colonisé, souvent en exil, cherchant dans les cafés de Saint-Germains-des-Prés l’inspiration d’une logique qui nous est bien connue.

(…)

J’affirme personnellement que l’on ne décolonise pas avec les mots. Seul une refonte mentale, une redécouverte de notre patrimoine, sa remise en question et sa réorganisation peuvent mettre en branle cette reprise en main de notre personnalité et de notre destin d’hommes. Nous aurons à ce moment-là entamé notre propre itinéraire et serons rentrés dans la phase effective, concrète, de la décolonisation. Il faut absolument entretenir au départ une méfiance vis-à-vis de la langue d’expression qu’on emploie. Que cette langue soit le français, l’arabe ou n’importe quelle autre. (…) Or l’écrivain de race est celui qui fait un usage singulier et irremplaçable de la langue. C’est celui qui nous propose et impose un langage nouveau, marqué du sceau de son univers créateur. A l’écrivain de chez nous de désarticuler cette langue qui est sienne, de la violenter pour lui extirper toutes ses possibilités. Encore faut-il qu’il possède cette faculté organisatrice et exorcisante que seul l’apprentissage des réalités profondes peut lui conférer. »

abdellatif laâbi : réalités et dilemmes de la culture nationale, souffles, numéro 4, quatrième trimestre 1966

Mes signets du 10/11/2009

Ma selection de liens du 10/11/2009 :

  • U B U W E B – Film & Video: René Viénet – Can Dialectics Break Bricks? – “Imagine a kung fu flick in which the martial artists spout Situationist aphorisms about conquering alienation while decadent bureaucrats ply the ironies of a stalled revolution. This is what you’ll encounter in René Viénet’s’s outrageous refashioning of a Chinese fisticuff film. An influential Situationist, Viénet’s stripped the soundtrack from a run-of-the-mill Hong Kong export and lathered on his own devastating dialogue. . . . A brilliant, acerbic and riotous critique of the failure of socialism in which the martial artists counter ideological blows with theoretical thrusts from Debord, Reich and others. . . . Viénet’s’s target is also the mechanism of cinema and how it serves ideology.”
  • Figures du Multiple: La France peut-elle réinventer son identité ? – La crise dans les banlieues de France a pour origine la manière dont la France a historiquement voulu esquiver la question raciale tout en multipliant, à tous les niveaux de la vie quotidienne, des pratiques de « racialisation ». Elle révèle au grand jour l’impasse à laquelle a conduit le refus, par ce pays, de s’auto-décoloniser. Si la France tient encore à exercer un minimum d’attraction dans l’imagination contemporaine, il faudra, très vite, qu’elle en vienne au fait qu’urgence.
  • Eurozine – La justice mondiale et le renouveau de la tradition de la théorie critique – Nancy Fraser, Alfredo Gomez-Muller, Gabriel Rockhill – Dans cet entretien, Nancy Fraser revient sur les différentes formulations qu'elle a données, ces quinze dernières années, des contradictions posées par l'articulation entre politique de redistribution et politique de reconnaissance. Au xxie siècle, alors que les revendications " identitaires " prennent de plus en plus d'importance, dans quel cadre géopolitique, disciplinaire et conceptuel repenser l'exigence de justice distributive ?

Mes signets du 08/06/2009 au 10/06/2009

Ma selection de liens du 08/06/2009 au 10/06/2009:

  • De l’intérêt particulier des sans-papiers à l’intérêt général de l’immigration – samizdat | biblioweb – Beaucoup d’immigrés ne se considèrent pas du tout comme des étrangers, mais bien comme des citoyens d’ici qui revendiquent l’immigration comme une identité positive. Ces immigrés-là ne sont dissolubles ni dans la politique des quotas qui pointe à l’horizon, ni dans « une grande loi de naturalisation ». Ils forment une communauté d’expérience qui, plus elle sera reconnue en tant que telle, mieux elle saura négocier sa place dans ce pays. L’obtention du plein droit au séjour des sans-papiers qui le désirent passe aussi par là.
  • Histoire et perspectives des mouvements issus de l’immigration – Librairie La Gryffe – La France, grand pays de la Révolution (la plus radicale des révolutions bourgeoises), inventrice des Droits de l’Homme, va très vite confondre tous les mouvements sociaux (et les droits qui en émergent) avec l’idée qu’elle est l’avant-garde du monde. C’est dès cette période que commence à se constituer un certain chauvinisme français, l’idée qu’il n’y a que le peuple français, la culture française, la langue française et la nation française qui sont progressistes.
  • L’occident et sa mythologie du progrès par Fethi GHARBI – Un projet de décolonisation des esprits et des peuples exige une universalité distincte de l’universel impérial eurocentré qu’il soit de droite ou de gauche. La pensé postmoderne, par exemple, même si elle est critique vis à vis de la modernité, elle n’en demeure pas moins prisonnière de la perspective eurocentrique et reste étrangèreaux préoccupations de la périphérie.
  • Les Dossiers de la Recherche, 2006, 401 : La science et les races – Dans son numéro d’octobre 2006, La Recherche revient, avec un dossier spécial de dix-huit pages composé de quatre articles, sur un thème récurrent de ce mensuel scientifique grand public1 : le concept de race et sa validité scientifique.