Rééducation des corps. Leçon 2 : le mimétisme

«Le mimétisme colonial est le désir d’un Autre réformé, reconnaissable, comme sujet d’une différence qui est presque le même, mais pas tout à fait. Ce qui revient à dire que le discours du mimétisme se construit autour d’une ambivalence ; pour être efficace, le mimétisme doit sans cesse produire son glissement, son excès, sa différence. L’autorité de ce mode de discours colonial que j’ai appelé mimétisme est donc frappé d’une indétermination : le mimétisme émerge comme la représentation d’une différence qui est elle-même un processus de déni. Le mimétisme est ainsi le signe d’une double articulation ; une stratégie complexe de réforme, de régulation et de discipline, qui « s’approprie » l’Autre au moment où elle visualise le pouvoir. »

Homi Bhabha, Les lieux de la culture, Payot, 2007, p. 144.

Rééducation des corps. Leçon 1 : le visage.

Théorie

«Le corps en tant que forme perceptible “produisant, comme on dit, une impression” […] est, de toutes les manifestations de la “personne”, celle qui se laisse le moins facilement modifier, provisoirement et surtout définitivement et, du même coup, celle qui est socialement tenue pour signifier le plus adéquatement, parce qu’en dehors de toute intention signifiante, l’”être profond”, la “nature” de la “personne”. Le corps fonctionne donc comme un langage par lequel, on est parlé, plutôt qu’on ne le parle, un langage de la nature où se trahit le plus caché et le plus vrai, à la fois, parce que le moins consciemment contrôlé et contrôlable et qui contamine et surdétermine de ses messages perçus et non aperçus toutes les expressions intentionnelles à commencer par la parole. Mais ce langage de l’identité naturelle est en fait un langage de l’identité sociale, ainsi naturalisée, sous forme par exemple de vulgarité ou de distinction naturelle, donc légitimée. Il est à peine besoin de rappeler en effet que le corps, dans ce qu’il de plus naturel en apparence, c’est-à-dire dans les dimensions de sa conformation (visible volume taille poids etc.) est un produit social».
Pierre Bourdieu, « Remarques provisoires sur la perception sociale du corps », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 14, 1977, p. 51.

Application

«Brusquement, le discours sur le migrant fait resurgir le déni de la fonction culturelle de la nation ou du peuple en tant que fiction pour lui substituer l’idée d’un corps social calqué sur le corps propre d’un individu qui serait menacé dans son unité, dans sa propriété, dans son intériorité par l’étranger. Cette substitution d’un corps commun organique, à la fiction d’une vérité partagée de l’être-ensemble, permet de justifier le racisme et la xénophobie comme défense naturelle de ce corps, puisque le pathologique n’est que la réaction normale d’un organisme infesté par l’extérieur.»
Fethi Benslama, Le naturel et l’étranger, Quasimodo, n° 6 (« Fictions de l’étranger »), printemps 2000, Montpellier, p. 107-114

Piste

« On parle toujours d’« imaginaire », mais l’imagination, c’est la représentation que l’on a du monde social lorsqu’on est dressé, socialisé à accepter le monde social tel qu’il est par la fréquentation longue et continue du monde. Nous sommes étatisés, ajustés… L’ordre social est du côté des corps. Par exemple, la domination masculine n’est pas liquidée avec la conscience de la domination. Il y a une contribution des viscères à la domination. Il faut transformer les corps, mais ça prend du temps, ça suppose des rééducations du corps. »
(Entretien avec Roger Chartier, in « Les lundis de l’histoire », France Culture, mai 1997 (à la publication des Méditations pascaliennes). Rediffusé sur France Culture le 3 août 2002)

Racisme de la beauté et de l’intelligence

Bernard Henri-Lévy : «Quand j'écris, c'est généralement nu»...

L’intellectuel Bourgeois Blanc est Beau et Intelligent. Il l’est tellement qu’il Ecrit Nu. Sa Beauté ainsi se transmet à son écrit. Or un Homme, aussi Beau et Intelligent qu’il soit, transpire des aisselles. Si sa Beauté (avec un grand B comme dans Boursouflure) transpire de sous ses écrits, il en est de même pour la crasse sous les paillettes et le parfum… Laver, parfumer et emballer un crapeau n’en fait pas un prince. Tout comme une grenouille en robe de soirée n’est pas une princesse.

« [Le racisme de l’intelligence] est propre à une classe dominante dont la reproduction dépend, pour une part, de la transmission du capital culturel, capital hérité qui a pour propriété d’être un capital incorporé, donc apparemment naturel, inné.
Le racisme de l’intelligence est ce par quoi les dominants visent à produire une « théodicée de leur propre privilège », comme dit Weber, c’est-à-dire une justification de l’ordre social qu’ils dominent. Il est ce qui fait que les dominants se sentent justifiés d’exister comme dominants ; qu’ils se sentent d’une essence supérieure. »

(Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Minuit, 1984, p.264)

L’indiscipline des corps à l’école comme symptôme

Voici 3 articles étudiant les rapports entre indocilité ou indiscipline des corps à l’école comme des symptômes des défaillances du système éducatif ou comme indice de la déviance scolaire :

  • Le classement par corps. Les écarts au corps scolaire comme indice de « déviance » scolaire – Partant d’enquêtes sur les difficultés de scolarité de collégiens de milieux populaires, cet article montre que le corps, à travers les postures corporelles scolairement non-conformes des élèves, est constitué en indices institutionnels de « déviance scolaire » et d’inadaptation. Devenant le lieu d’inscription d’une « anormalité d’école », le corps des élèves non seulement signe, pour l’institution, l’existence de « troubles » plus profonds, mais est lu comme le symptôme de « désordres intérieurs » révélant une « enfance en danger ». En outre, la perception de ces corps comme indociles et inenseignables débouche sur le repérage et la catégorisation institutionnels de postures corporelles comme postures « irrégulières », s’étendant à partir du terrain scolaire au plan judiciaro-éducatif. Les postures corporelles des collégiens à l’école servent ainsi la prévention de ce qui est perçu comme un risque de désordres ultérieurs, scolaires ou extra-scolaires.
  • Cairn.info – La construction de l’absentéisme scolaire comme problème de sécurité intérieure dans la france des années 1990-2000 – L’absentéisme scolaire ne constitue pas une nouvelle forme de déviance. La constitution de l’absentéisme en tant que problème social est très récente. Ce n’est effectivement qu’à partir du moment où cette question a été associée à celle des jeunes de banlieue, indissociablement conçus comme dangereux et en danger, qu’entre la fin des années 1990 et le milieu des années 2000, elle s’est imposée et thématisée sur la scène publique comme un problème préoccupant exigeant des solutions collectives. À partir de l’exploitation de textes officiels, rapports institutionnels, discours politiques et documents médiatiques, cet article propose de retracer quelques-unes des étapes de cette période, en étudiant les manières de dire et de faire, travaillées au cours d’un processus de socialisation collectif, qui ont constitué progressivement la pratique de l’absentéisme comme étant avant tout un problème de sécurité intérieure.
  • Le corps comme symptôme des dysfonctionnements éducatifs – Corps et Culture – À partir d’une approche longitudinale et etho-clinique de groupes d’enfants présentant des conduites perturbées ou en difficulté dans le système éducatif traditionnel, cet article tente de montrer l’apport spécifique des pratiques sportives à une lecture motrice des déviances scolaires. Sur un plan plus explicatif, l’élaboration d’une sémiologie clinique des actions sportives semble nécessaire pour une compréhension renouvelée des phénomènes de déviances chez l’enfant.