Pour en finir avec le fraternalisme de l’égalité réelle

Egalité entre humains et non-humains (District 9)

Dans un texte intitulé «Pour en finir avec le paternalisme de la discrimination positive», Faouzi Lamdaoui, ancien secrétaire national à l’égalité du Parti socialiste, vice-président de l’agglomération d’Argenteuil-Bezons, s’en prend à l’affirmative action. Dans un premier temps, il se contente de sortir des banalités déjà « vues à la télé » et estampillées républicainement correctes. D’abord, il  fait le coup classique de l’opposition entre les USA, pays du «communautarisme», et la France qui, je cite, « n’est pas et ne sera jamais un pays communautariste. Son histoire, ses traditions, ses garde-fous institutionnels l’en préservent ». Gageons que cette histoire, ces traditions et ces garde-fous dont ils parlent sont ceux du racisme d’État… Au passage, il ne nous épargne pas le sempiternel sermon sur les effets pervers de l’affirmative action. Ensuite, il requalifie l’affirmative action en discrimination positive pour mieux la mettre en pièce par la suite.

Mais l’originalité commence lorsqu’exploitant sa sensibilité de descendant de colonisé de façon peu républicaine, il compare l’affirmative action aux stratégies de cooptation coloniales et de constitution d’une caste d’indigènes domestiqués : les évolués. Ce ne serait qu’une stratégie paternaliste laissant sur le carreau la masse des indigènes qui n’auront pas évolués. Il serait intéressant de se demander qui est le parrain, chose qu’il ne fait malheureusement pas… Son dernier paragraphe sonne par ailleurs comme un mot-d’ordre décolonial : « La société n’a nul besoin d’intégration. Elle a besoin d’égalité.» Cette analyse d’inspiration anticolonialiste appliquée à la métropole ne peut pas manquer de nous interpeller. Cependant le fait que ce soit de la part un cadre du PS devrait éveiller nos soupçons. Aussi arabe et descendant de colonisés qu’il soit, c’est aussi un cadre du PS avec toute la formation intellectuelle et pratique que cela suppose.

Quelle est donc cette égalité qu’il prône ? Le premier indice dans le texte est son allégeance appuyée à son mentor, François Hollande, au travers du soutien à une solidarité intergénérationnelle… Les arabes, noirs, musulmans et autres basanés des quartiers seraient-ils d’éternels jeunes ayant besoin de la solidarité de la vieille France ? Adroite parabole pour dire en somme que la France de souche ancienne devrait se porter au secours de la France de jeune branche ? Le second indice se trouve un peu plus haut dans le texte quand il dit  que «la société française a besoin non point de paternalisme, mais de « fraternalisme », comme l’avait formulé Aimé Césaire.».  Mais quel est ce fameux fraternalisme dont parle Aimé Césaire ? Me rappelant sa célèbre Lettre à Maurice Thorez du 24 octobre 1956 où il annonce sa démission du Parti Communiste Français en dénonçant, entre autres choses, son fraternalisme, j’en extrais le passage où il décrit cette notion :

Il faut dire en passant que les communistes français ont été à bonne école. Celle de Staline. Et Staline est bel et bien celui qui a réintroduit dans la pensée socialiste, la notion de peuples « avancés » et de peuples « attardés ». Et s’il parle du devoir du peuple avancé (en l’espèce les Grands Russes) d’aider les peuples arriérés à rattraper leur retard, je ne sache pas que le paternalisme colonialiste proclame une autre prétention. Dans le cas de Staline et de ses sectateurs, ce n’est peut-être pas de paternalisme qu’il s’agit. Mais c’est à coup sûr de quelque chose qui lui ressemble à s’y méprendre. Inventons le mot : c’est du « fraternalisme ». Car il s’agit bel et bien d’un frère, d’un grand frère qui, imbu de sa supériorité et sûr de son expérience, vous prend la main (d’une main hélas ! parfois rude) pour vous conduire sur la route où il sait se trouver la Raison et le Progrès. Or c’est très exactement ce dont nous ne voulons pas. Ce dont nous ne voulons plus.

Vous avez bien lu, le fraternalisme ne se différencie du paternalisme que par son aspect gauchiste… Le fraternalisme en mots d’ordre c’est par exemple des slogans humanistes mais creux tels que « travailleurs français-immigrés, même patron, même combat » ou même leurs variantes plus modernes d’« égalité réelle » et de « lutte contre toutes les formes de discriminations » qui dissimulent, voire nient, la centralité du racisme dans l’exploitation, les inégalités et les discriminations. En bref, le fraternalisme consiste à nier le caractère systémique du racisme en déployant un voile, que dis-je, une burqa, sur les conséquences sociales de l’appartenance à une couleur noire, une origine colonisée et une religion, l’islam. Il se croit indemne du racisme puisqu’il ne « fait pas de différences », qu’il ne prends pas en compte les origines, couleurs et religions ! Il faudra un jour leur expliquer que nous n’avons pas besoin d’un père ou d’un frère car nous avons déjà nos frères et nos parents ! Nous n’avons nul besoin d’un paternalisme, d’un fraternalisme, d’un maternalisme ou d’un sororisme Républicain bon teint… Mais alors que voulons-nous ? Je vous laisse avec la réponse, porteuse d’espoir incha Allah, d’Aimé Césaire :

Nous voulons que nos sociétés s’élèvent à un degré supérieur de développement, mais d’ elles-mêmes, par croissance interne, par nécessité intérieure, par progrès organique, sans que rien d’extérieur vienne gauchir cette croissance, ou l’altérer ou la compromettre.

Dans ces conditions on comprend que nous ne puissions donner à personne délégation pour penser pour nous ; délégation pour chercher pour nous ; que nous ne puissions désormais accepter que qui que ce soit, fût-ce le meilleur de nos amis, se porte fort pour nous. Si le but de toute politique progressiste est de rendre un jour leur liberté aux peuples colonisés, au moins faut-il que l’action quotidienne des partis progressistes n’entre pas en contradiction avec la fin recherchée et ne détruise pas tous les jours les bases mêmes, les bases organisationnelles comme les bases psychologiques de cette future liberté, lesquelles se ramènent à un seul postulat : le droit à l’initiative.

Pour ceux qui n’auraient pas compris, je le dis autrement et dans des mots qui sont les miens. Il faut en finir avec les accusations de communautarisme, de séparatisme et autres vilainies qui sapent les bases de notre liberté future incha Allah… Notre droit à l’initiative, c’est leur devoir de reconnaissance de nos luttes sans conditions. Y compris la condition contenue dans le chantage gauchiste de « la diversité contre l’égalité ».  Car nous ne pouvons nous permettre le luxe de rechigner à conquérir  l’action positive ! L’action positive est aujourd’hui nécessaire même si elle est loin d’être suffisante. Au lieu de s’y limiter, partons de là pour construire un projet et une stratégie politique qui posent sérieusement le problème du racisme systémique de la République Française anti-communautariste.

Lettre ouverte au Collectif National pour les Droits des Femmes et aux Femmes Solidaires

Cher-e-s ami-e-s,

tout d’abord, permettez-nous de nous présenter. Les Indivisibles sont un groupe de militant-e-s dont le but est de déconstruire, notamment grâce à l’humour et l’ironie, les préjugés ethno-raciaux et en premier lieu, celui qui nie ou dévalorise l’identité française des Français-e-s non-Blanc-he-s. Malheureusement cette lettre peut ne paraître ni drôle, ni ironique…

Cette année vous avez appelé à une manifestation nationale unitaire pour les droits des femmes à Paris le 17 octobre 2009. Sur le principe, nous ne pouvions que nous en réjouir. Mais nous avons tout d’abord été étonné-e-s de la date choisie. Le 17 octobre, est dans l’Histoire de France, avant tout le triste anniversaire des massacres contre la manifestation pacifique algérienne du 17 octobre 1961 à Paris. Une plaque commémorative a même été installée sur le pont Saint-Michel en 2001 par le maire de Paris. Un groupe de féministes a d’ailleurs estimé, probablement avec justice, le choix de cette date «fort inapproprié, voire insultant». Dans les faits votre manifestation a effectivement occupé l’espace médiatique, probablement au détriment de la commémoration du 17 octobre 1961, pourtant indispensable en ces temps de réhabilitation de l’histoire coloniale

Cette année, votre slogan était «Ensemble pour une réelle égalité». Souscrivant pleinement à cet objectif nous aurions aimé qu’il s’applique à toutes les femmes. Nous nous y sentons inclus-e-s, pas seulement parce que nous luttons contre le racisme et pour une réelle égalité, mais également parce que nous comptons en notre sein de nombreuses personnes féministes ou sensibles et solidaires aux idées et luttes féministes.

Dans votre «Appel à une manifestation nationale à Paris le 17 octobre 2009»(4) vous y expliquez que vous ressentez «le danger de voir la lutte pour l’égalité femmes/hommes passer au second plan au profit de la lutte contre les discriminations et pour la diversité». Nous aurions préféré que vous n’opposiez pas la lutte contre le sexisme à celle contre le racisme…

En effet, les discriminations ne sont pas seulement racistes, elles sont également sexistes, et dans de nombreux cas elles sont multiples. Comme dans le refus quasi-systématique d’embauche des femmes musulmanes voilées. Ou encore les femmes non-blanches qui subissent des discriminations à l’embauche et durant leur carrière, qui les conduit souvent à subir le statut de femmes au foyer ou encore à opter pour un emploi pour lequel on leur suppose, par la force des préjugés et racistes et sexistes, des qualités maternelles ou domestiques naturelles…

Certes vous n’omettez pas la situation des femmes étrangères même si vous n’évoquez ni le racisme qu’elles peuvent subir, ni le statut particulier des migrantes. En revanche la situation spécifique des femmes racisées (non-blanches), qu’elles soient françaises ou étrangères, n’est tout simplement pas abordée. Alors même que vous évoquez bas salaires, chômages, retraites inférieures, l’appel fait l’impasse sur le fait que ces situations sont aggravées par le racisme que ces femmes subissent…

Dans un communiqué paru le lendemain de la marche vous déclarez : «Le combat pour la « diversité » ne doit pas être non plus l’occasion de réduire les femmes à une « catégorie » de discriminés comme d’autres, alors que nous sommes la moitié de l’humanité et que notre combat est un combat transversal.». La lutte contre le racisme est également un combat transversal et en France comme pour l’humanité, le nombre et la proportion de personnes vivant une situation de racisme n’est pas non plus négligeable. Il est regrettable d’opposer, de façon aussi définitive, ces deux luttes, car ce faisant vous souscrivez au jeu des dominant-e-s qui cherchent à nous “diviser pour mieux régner”. Notre nom “Les Indivisibles” évoque d’ailleurs cette volonté de positionner la convergence des luttes au cœur de notre action…

Nous regrettons que votre conception du féminisme ne s’inspire pas des féministes non-blanches, notamment du courant « Black feminism » qui étudie l’imbrication du sexisme et du racisme. Courant dont un des textes principaux, le « Third World Women’s Alliance. Black Women’s Manifesto. » date tout de même de 1970. Nous regrettons également que vos positions sur l’action positive n’aient pas évolué depuis les débats sur la parité au cours desquels de nombreux-ses féministes ont disqualifié la discrimination positive à l’égard des minorités racisées afin de mieux encenser le principe de parité.

En conclusion nous regrettons que vous participiez à l’invisibilisation de ces femmes migrantes et françaises qui partagent cette communauté d’expérience d’un sexisme raciste. D’autant que vous expliquez à juste titre que «pour éviter cette régression majeure, pour la reconnaissance de la lutte pour les droits des femmes, il nous faut réaliser l’unité». Pour réaliser cette unité, nous ne pouvons que vous inviter à faire face aux préjugés raciaux, qui minorent ou invisibilisent une grande part de ces femmes.

amicalement,
Les Indivisibles