Le colonisé est un envieux…

Tea 2007 . 50 x 65 cm

Tea 2007 . 50 x 65 cm

à première vue et dans l’urgence

«Pour le colonisé, la vie ne peut surgir que du cadavre en décomposition du colon.»
Frantz Fanon, Les damnés de la Terre, 1961, p. 89.

«[la violence du colonisé], n’est pas une absurde tempête ni la résurrection d’instincts sauvages ni même un effet du ressentiment : c’est l’homme lui-même se recomposant. Cette vérité, nous l’avons sue, je crois, et nous l’avons oubliée : les marques de la violence, nulle douceur ne les effacera : c’est la violence qui peut seule les détruire. Et le colonisé se guérit de la névrose coloniale en chassant le colon par les armes. Quand sa rage éclate, il retrouve sa transparence perdue, il se connaît dans la mesure même où il se fait ; de loin nous tenons sa guerre comme le triomphe de la barbarie ; mais elle procède par elle-même à l’émancipation progressive du combattant, elle liquide en lui et hors de lui, progressivement, les ténèbres coloniales. Dès qu’elle commence, elle est sans merci. Il faut rester terrifié ou devenir terrible ; cela veut dire : s’abandonner aux dissociations d’une vie truquée ou conquérir l’unité natale. (…) En le premier temps de la révolte, il faut tuer : abattre un Européen c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre. (…) Fils de la violence, il puise en elle à chaque instant son humanité : nous étions hommes à ses dépens, il se fait homme aux nôtres. Un autre homme : de meilleure qualité. »
Jean-Paul Sartre, Préface, Frantz Fanon, Les damnés de la terre, 1961

en prenant le temps d’y regarder de plus près

«[Les représentations clivées de la relation coloniale] mettent en scène la division du corps et de l’âme qui accomplit l’artifice de l’identité, une division qui tranche à travers la peau fragile – blanche et noire – de l’autorité individuelle et sociale. Trois conditions émergent, qui sous-tendent une compréhension du processus d’identification dans l’analytique du désir.
La première : exister, c’est être appelé à l’être en relation à une altérité, son regard ou son locus. […] Ce processus est visible dans l’échange de regards entre indigène et colon qui structure leur relation psychique dans l’imaginaire paranoïaque de la possession sans limites et son langage familier de l’inversion : «Le regard que le colonisé jette sur la ville du colon est un regard de luxure, un regard d’envie. Rêves de possession. Tous les modes de possession : s’asseoir à la table du colon, coucher sur le lit du colon, avec sa femme si possible. Le colonisé est un envieux. Le colon ne l’ignore pas qui, surprenant son regard à la dérive, constate amèrement mais toujours sur le qui vive : « Ils veulent prendre notre place. » C’est vrai, il n’y a pas un colonisé qui ne rêve au moins une fois par jour de s’installer à la place du colon. ». C’est toujours en relation avec la place de l’Autre que le désir colonial s’articule : l’espace fantasmatique de possession qu’aucun sujet ne peut occuper isolément ou fixement et qui permet donc le rêve de l’inversion des rôles.
La seconde : la place même de l’identification, prise dans la tension de la demande et du désir, est un espace de clivage. Le fantasme de l’indigène est précisément d’occuper la place du maître tout en gardant sa place dans la colère vengeresse de l’esclave. «Peau noire, masques blancs» n’est pas une division nette ; c’est une image de redoublements, de dissimulation de l’être en au moins deux points à la fois, ce qui rend impossible à l’évolué dévalué, insatiable (un abandon névrotique, écrit Fanon) d’accepter l’invitation du colonisateur à l’identité : « Tu es médecin, écrivain, étudiant, tu es différent, tu es l’un de nous.» […]
Finalement, la question de l’identification n’est jamais l’affirmation d’une identité prédonnée, jamais une prophétie s’auto-accomplissant – mais toujours la production d’une image d’identité et la transformation du sujet assumant cette image. La demande d’identification – être (pris) pour un Autre – entraîne la représentation du sujet dans l’ordre différenciant de l’altérité.
»

Homi K. Bhabha, Les lieux de la culture. Une théorie postcoloniale, trad. de l’anglais par François Bouillot, Paris, Payot, 2007, pp 91-92.

«Je veux dire que dans le geste obscène qu’est le lynchage, l’on cherche donc à protéger la pureté supposée de la femme blanche en tenant le Noir à hauteur de sa mort. On veut l’amener à contempler l’extinction et l’obscurcissement de ce que, dans la fantasmagorie raciste, l’on tient pour son « soleil sublime », son phallos. La déchirure de sa masculinité doit passer par la transformation de ses organes génitaux en champ de ruines – leur séparation d’avec les puissances de la vie. C’est parce que, comme le dit bien Fanon, dans cette configuration, le nègre n’existe pas. Ou plutôt, le nègre est avant tout un membre.»

Achille Mbembe, Décoloniser les structures psychiques du pouvoir, Mouvements n° 51, sept.-oct. 2007 : Qui a peur du postcolonial ?

«Tout pouvoir repose sur un fantasme originaire. Deux points de frottement des fantasmes originaires sont la sexualité et la mort. Le fantasme du pouvoir et le pouvoir du fantasme consistent à frotter ces deux imaginaires, à les frotter constamment, jusqu’au point de combustion. Et la domination n’est rien d’autre que le fait, pour les dominants et le reste, de partager, quant au fond, les mêmes fantasmes.»
in Achille Mbembe – De la postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine. Paris, Karthala, 2000, pp. 215

Fils de la violence, il puise en elle à chaque instant son humanité : nous étions hommes à ses dépens, il se fait homme aux nôtres. Un autre homme : de meilleure qualité.

Achille Mbembé sur la colonialité suintante de la France

Sélection d’articles d’Achille Mbembé sur la colonialité du pouvoir en République (impériale) française et de ses conséquences sur elle-même et sur les autres :

  • Décoloniser les structures psychiques du pouvoir – Mouvements – Achille Mbembe est l’une des figures les plus originales et les reconnues de la pensée postcoloniale contemporaine. Auteur du livre retentissant De la Postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine (première édition 2001), son œuvre explore les imaginaires postcoloniaux à partir d’une réflexion qui mêle philosophie et psychanalyse, faisant dialoguer Frantz Fanon, Michel Foucault, Labou Tansi ou Georgio Agamben. Dans cet entretien, Achille Mbembe revient sur les articulations centrales de sa pensée et propose une analyse fine et complexe de la France coloniale, de son racisme « exotique » comme des mouvements qui s’y opposent, dans la continuation de ses interventions publiques lors des émeutes de novembre 2005.
  • Figures du Multiple: La France peut-elle réinventer son identité ? – La crise dans les banlieues de France a pour origine la manière dont la France a historiquement voulu esquiver la question raciale tout en multipliant, à tous les niveaux de la vie quotidienne, des pratiques de « racialisation ». Elle révèle au grand jour l’impasse à laquelle a conduit le refus, par ce pays, de s’auto-décoloniser. Si la France tient encore à exercer un minimum d’attraction dans l’imagination contemporaine, il faudra, très vite, qu’elle en vienne au fait qu’urgence.
  • La République et sa bête – La France est un vieux pays fier de ses traditions et de son histoire. Sans son apport sur le plan de la philosophie, de la culture, de l’art et de l’esthétique, notre monde serait sans doute plus pauvre en esprit et en humanité. Voilà le côté limpide, presque cristallin de son identité.
  • La France et l’Afrique : décoloniser sans s’auto-décoloniser – Aujourd’hui, la tentation chez beaucoup, en France, est de ré-écrire l’histoire de la colonisation en faisant une histoire de la “ pacification ”, de la “ mise en valeur de territoires vacants et sans maîtres ”, de la “ diffusion de l’enseignement ”, de “ fondation d’une médecine moderne ”, de la “ création d’institutions administratives et juridiques ”, de la mise en place d’infrastructures routières et ferroviaires. L’on retrouve, dans cet argument, tous les ingrédients du vieux paradigme de la colonisation comme entreprise humanitaire et de modernisation de vieilles sociétés primitives et agonisantes qui, laissées à elles-mêmes, auraient fini par se suicider.
  • l’Afrique de Nicolas Sarkozy, par Achille Mbembe – Lors de sa récente visite de travail en Afrique sub-saharienne, le président de la République française, Nicolas Sarkozy, a prononcé à Dakar un discours adressé à “ l’élite de la jeunesse africaine ”. Ce discours a profondément choqué une grande partie de ceux à qui il était destiné, ainsi que les milieux professionnels et l’intelligentsia africaine francophone. Viendrait-il à être traduit en anglais qu’il ne manquerait pas de causer des controverses bien plus soutenues compte tenu des traditions de nationalisme, de panafricanisme et d’afrocentrisme plus ancrées chez les Africains anglophones que chez les francophones. Achille Mbembe en fait, ici, une critique argumentée.