Premières impressions en vrac en Tunisie…
Aéroport de Roissy Charles de Gaulle. Un terminal destiné aux charters, aux destinations pas cher. A ceux qui voyagent souvent dans l’année ou ceux qui font un voyage occasionnel mais qui n’ont pas une fortune à dépenser. En gros les pays du Sud. Et aussi des irlandais pour le coup.
Je repère facilement les tunisiens ou ceux en partance pour la Tunisie. Ils n’ont pas l’air stressé. Ils prenent leur temps mais sont à l’aguet. Alors que le vol n’a même pas été affiché, il a suffit d’une annonce pour qu’il soit tous sur le coup. Et moi il m’a suffit d’un coup de fil pour me faire doubler dans la file. Un avant gout de la Tunisie.
Pour le moment je n’ai pas vu grand chose. Je suis rentré chez la famille. Chez ma tante maternelle. Mon cousin Skander m’a attendu à l’aéroport. C’est quand même mieux que de prendre le RER ou un taxi
C’est quoi cette manie qu’ont les tunisiens de se dévaloriser par rapport à la France ? Tel est parti en France faire ses études. Tel compte y aller. Tel calque ses habitudes de consommation sur ceux de la France, matte les émissions française et s’imagine que les chanteuses stars de la chanson française s’appelle Jennyfer, Nolwenn et Amel Bent.
Le foot est devenu encore plus présent aujourd’hui qu’hier et c’est peu de le dire. Le foot est l’espace de discussion libre et démocratique. Tout le monde peut parler de foot, soutenir l’équipe de son choix, la voire gagner ou perdre, huer les dirigeants d’un club, ses entraîneurs, et même sa propre équipe. En France quand quelqu’un hue l’équipe française on remet en cause sa francité. Ici le patriotisme n’est pas une valeur à la mode. Et tant mieux.
Quand je suis venu ici je me suis dit il faut que je vive tunisien. Exit donc les habitudes françaises. Mais quand j’ai commencé à appliquer ça pour les goûts en terme de bouffe j’ai remarqué mon erreur. Quand est-ce qu’un produit ou une façon d’être est française ? Je ne veux pas faire l’erreur des imbéciles pensant que tout ce qui est moderne n’est pas tunisien. Penser que la modernité c’est français, c’est le summum du culturalisme, et oserais-je, du racisme. Je ferais donc comme les autres, en préférant le produit plus tunisien quand j’aurais le choix, mais pas systématiquement. Par exemple j’ai vu un pot de Danette, la crème, un produit typiquement français, au goût d’Assida Sgougou, un dessert typiquement tunisien. Au final ça donne un produit totalement tunisien selon moi !
Ici coté politique, on prépare les présidentielles de 2009 et les municipales de 2008. Bien entendu le président sera reconduit dans ses fonctions. Ce qui sera intéressant ça sera la campagne. Un test de popularité en quelque sorte. Pour les municipales ça parle de démocratie locale. Utiliser la ville comme cellule de base de la démocratie. Ca me semble évident. Maintenant, entre les discours et la réalité, il faut savoir faire la part des choses. C’est ça aussi le monde arabe et plus particulièrement la Tunisie. Philosopher veut d’ailleurs dire en tunisien être verbeux pour noyer le poisson. En regardant le film Halfaouine, j’ai vu les grandes différences entre hier et aujourd’hui mais aussi la continuité ainsi que l’exception tunisoise. Le quartier de La Goulette est nettement moins pittoresque et ressemble davantage à la Goutte d’Or à Paris… Un quartier pittoresque certes, mais historiquement mal famé .
J’ai aussi vu un bout de misère, avec une dame d’age mure, qui demandait l’aumone, et aussi du pain. Elle le revends à ce qu’il paraît pour nourrir son enfant handicapé. Elle était habillé de vêtements d’été. Ici il fait assez froid, aux environs de 10° et les gens n’ont pas tous le chauffage central loin de là. Il fait donc un peu humide dans les maisons et on reste habillé à la maison. D’ailleurs je m’habille encore davantage dans mon appart loué à Sidi Bou Said que lorsque je sors.
La France parait bien loin. Elle renvoie une image d’elle-même épurée, très inspirée de l’image qu’elle voulait donner pendant l’époque coloniale, et aussi celle des médias. C’est dommage parce que sa principale richesse justement c’est de ne pas être un pays homogène culturellement. Ici en Tunisie, un pays de 10 millions d’habitants, il y a des rivalités entre habitants de régions différentes voire de wilaya (départements) différents. Et socialement aussi, les différentes classes sociales se cotoient voire se mélangent à diverses endroits.
Rien à voir là avec la France, où la ligne de démarcation sociale est un mur infranchissable, et ou la ligne de demarcation ethnique me semblait plus que problématique. Ici que des arabes, je ne suis moins une originalité qu’en France, alors même que je n’ai quasiment vécu qu’en France. Je suis ici le « de France », on va s’imaginer que je suis riche et bizarrement que je suis une caillera. Ici, on n’aime pas trop les parvenus. Ceux qui sont riches sans avoir la culture. Alors même qu’avoir une voiture constitue une nécessité pour tout jeune homme voulant être un bon parti, et vivre l’amour tout simplement. Ici la France c’est de plus en plus le pays de l’argent, la démystification est en bonne marche. Je pense que d’ici quelques années, seuls les vieux auront gardé en eux l’image d’une France entourée d’un aura civilisationnel.
20 ans de changements en Tunisie…
Cela fait aujourd’hui 20 ans jour pour jour, que le président tunisien Zine El Abidine Ben Ali est au pouvoir. J’ai lu beaucoup d’articles de la presse française critiquant sa personne et le régime tunisien. Mais j’y trouve de plus en plus des relents d’un certain chauvinisme français qui ne veut voir en la Tunisie qu’un pays sous-développé bon qu’à exploiter le tourisme… Dans ces mêmes journaux, je n’ai jamais l’occasion de lire des articles sur la Tunisie qui parle de ses réussites sociales, économiques et culturelles.
Alors au lieu de m’ajouter au concert de l’opposition de l’étranger et des énnemis déclarés du régime, je préfère prendre un peu de recul et parler de quelques faits avant toute chose. Car c’est ça également être un citoyen libre revendicant la liberté d’expression et d’opinion. Faire le portrait d’un dualisme manichéen : le président d’un coté et les opposants de l’autre, ne fera rien avancer. Certes le président tunisien tiens le pouvoir depuis 20 ans, mais c’est également le président d’une République avec une justice, une vie sociale, culturelle pluraliste et un pays dans lequel la pauvreté recule tandis que l’éducation progresse.
L’espérance de vie du tunisien à la naissance en 2007 est de 75 ans. Le taux d’alphabétisation des adultes est de 74% en 2007, soit le plus élevé du Maghreb et le deuxième d’Afrique. Le taux de scolarisation universitaire se situe en 2006-2007 à 34,6% et de 77% pour le secondaire. La pauvreté est passé de 14% de la population en 1990 à 3.7% en 2007 ! Ne pas mettre au crédit du président Zine El Abidine Ben Ali ces réussites serait intellectuellement malhonnête, surtout que l’on met au crédit de l’ancien président Habib Bourguiba la libération de la femme.
Le président Zine el Abidine Ben Ali a ainsi déclaré dans un récent interview au mensuel ARABIES, je cite : « Autant nous respectons ceux qui ont des évaluations différentes de la nôtre et accueillons favorablement toute appréciation objective, autant nous rejetons les jugements excessifs, sans relation avec les réalités tunisiennes, qui d’évidence tendent à déformer l’image du pays.». Il faut admettre que je ne tente pas de déformer l’image du pays, et cite chiffres à l’appui des réalités tunisiennes qui sont tout à l’honneur de la Tunisie. Mais comme l’a exprimé l’opposant, candidat aux présidentielles de 2004, Mohammed Ali Halouani : « Nous sommes conscients que le pays a fait des progrès appréciables au niveau de l’éducation, de la santé, de l’économie et de l’émancipation de la femme, mais nous ne devons pas dormir sur nos lauriers ». En effet, selon de nombreuses ONG tunisiennes ou étrangères, dont Amnesty International et la Ligue Internationale des Droits de l’Homme, les droits de l’Homme et des libertés fondamentales n’est pas garantie. Alors même que le président a déclaré «[veiller] à ce qu’ils soient scrupuleusement respectés dans la pratique», or avouons-le ils sont loin d’être scrupulusement respectés.
En terme d’indice de perceiption de la corruption, la Tunisie a perdu 10 places en une année selon le classement de Transparency International (61e avec 4,2 en 2007 contre 51e avec 4,6 en 2006). Mais le pays reste plus ou moins bien lotie par rapport au Maroc (72e) et l’Algérie (99e). Ainsi entre 2006 et 2007, en Tunisie le phénomène de corruption semble s’aggraver. Cet indice n’est ni excessif, ni éloigné des réalités tunisiennes puisqu’il a même été cité par l’Economiste Maghreb et BabNet, médias tunisiens. Selon cette même ONG, les organismes ou groupes jugés les plus touchés par la corruption sont les partis politiques, le pouvoir législatif et la police. Des institutions intimement liés à l’Etat. Or dans sa déclaration radiophonique du 7 novembre 1987, Zine el Abidine Ben Ali déclairait : «Nous agirons en vue de restaurer le prestige de l’Etat et de mettre fin au chaos et au laxisme. Point de favoritisme et d’indifférence face à la dilapidation du bien public.» Ce prestige est aujourd’hui menacé par la corruption qui le gangrène. Or une simple observation nous indique que les pays les moins minés par la corruption sont également ceux qui sont les plus démocratique, et où le peuple est le plus souverain.
Le 7 novembre 1987, le président tunisien Zine el Abidine Ben Ali déclarait que le peuple tunisien avait «atteint un tel niveau de responsabilité et de maturité que tous ses éléments et ses composantes sont à même d’apporter leur contribution constructive à la gestion de ses affaires». Si en 1987 il l’avait atteint, c’est qu’aujourd’hui c’est encore plus le cas vu les progrès réalisés ! Et pour ne pas régresser, il faut avancer… Si tous ses éléments et ses composantes en sont à même, pourquoi en exclure certains ?
En dehors de l’action de l’Etat également, la société civile agit. Des ONG telle que ENDA Inter-Arabe contribue fortement à la réduction de la pauvreté et au développement par l’octroi de micro-crédit souvent plus efficaces que les lourdes politiques de défiscalisation et de zones spéciales. L’action d’enda inter arabe a permis en dix ans à 33 000 micro-entrepreneurs d’accéder à une source de financement continu à travers plus de 98000 prêts octroyés d’une valeur cumulée de près de 41 millions de dinars. Ainsi début 2006, après la Banque de l’Habitat (avec 2 MDT), c’est l’Union Internationale de Banques (UIB) qui a accordé un prêt de 1 million de dinars tunisiens à l’ONG. Ce sont ce genre d’initatives dont j’aimerais que la Tunisie fasse davantage la promotion ! Et je ne peux m’empêcher de me demander pourquoi les voix de ces personnes ne portent pas davantage en Tunisie quand je lis leurs propos saillants à la fois de réalisme et d’optimisme.
Autre point intéressant, l’Agenda 21 en Tunisie. Il s’agit d’un programme international pour le développement durable dont la réalisation se déroule dans un cadre local et participatif. Voilà une belle initiative permettant aux citoyens de s’exprimer et de participer activement à la gestion locale de leur ville. Qui mieux que les habitants d’une ville peuvent travailler en faveur d’un développement plus humain et harmonieux de leur propre ville ? Ses réalisations très concrètes, comme dans la ville d’El Jem, a permis de sonder les participants qui ont exprimé leurs priorités, puis de ces priorités ont été un vrai programme de gestion municipal incluant la promotion de la vie associative ou la gestion des infrastructures, notamment ceux des déchêts. Pourquoi ne pas pousser plus loin cette expérience en élargissant et généralisant l’expérience de démocratie participative à l’ensemble des habitants d’une ville, puis de toutes les villes de Tunisie. De nombreux pays en voie de développements et émergents l’ont entrepris telle la municipalité de Porto Allegre au Brésil. Il ne s’agit pas de sélectionner les plus «compétents» pour gouverner car ça ne consistera pas en une bonne gouvernance. De telles initiatives ne doivent pas consister à réunir les notables locaux y compris associatifs pour qu’ils se mettent d’accord entre eux sinon on en reviendrait à un clientélisme des plus archaïque, mais bien à une implication réelle des citoyens.
Car le problème de la démocratie en Tunisie est plus important à développer encore au niveau local que national. C’est là que sont présentes les instances suspectées de corruption, c’est là que se trouve les possibilités d’améliorer et de réformer le dialogue entre les pouvoirs publics et les citoyens. C’est là encore, que la lutte contre le clientélisme, la corruption et en faveur des droits des citoyens peut se faire. Car attendre encore et toujours que le pouvoir agisse, comme il promet de le faire, c’est toujours et encore se positionner comme sujet plus que comme citoyen responsable. C’est seulement lorsque les citoyens agissent en tenant «compte de l’histoire et de la culture de notre pays, c’est-à-dire de ses spécificités», pour paraphraser le président Zine El Abidine Ben Ali, qu’à mon sens des changements peuvent avoir lieu. C’est ainsi que je comprends désormais son discours, en résumé : prenez des initiatives.

