Apprends à me voir comme un frère

First ship ’em dope and let ’em deal to brothers
Give ’em guns, step back, watch ’em kill each other
« It’s time to fight back, » that’s what Huey said
Two shots in the dark, now Huey’s dead
I got love for my brother
But we can never go nowhere unless we share with each other
We gotta start making changes
Learn to see me as a brother instead of two distant strangers

Tupac, Changes

Mettre en scène la «fin» du colonialisme pour un colonialisme sans fin

Célébrer les indépendances pour mieux nier l'actualité du colonialisme

Une branche de la tradition critique, incapable d’imaginer la fin du colonialisme, en nie même l’existence. Selon cette conception, l’indépendance des colonies a signifié la fin du colonialisme ; depuis lors, l’anticapitalisme est devenu le seul objectif légitime de la politique émancipatrice. Cette branche de la pensée critique se focalise sur la lutte des classes et, de ce fait, ne reconnaît pas la validité des luttes ethnoculturelles. Au contraire, elle valorise l’hybridité ou le métissage – qu’elle identifie comme un élément clé du colonialisme ibérique – comme preuve supplémentaire du dépassement du colonialisme. En conséquence, la démocratie raciale est célébrée comme la représentation de l’état actuel des choses, et n’est pas présentée comme un but à atteindre.

de Sousa Santos Boaventura , « Épistémologies du Sud » ,
Etudes rurales, 2011/1 n°187, p. 21-49.

Les mensonges de la (post) colonisée

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Nous vous mentons parce que vous ne croyez pas à ce qui nous semble plus important que le papier : notre parole. (…) Nous vous mentons pour protester contre cette injustice qui veut que notre porte vous soit toujours ouverte sans conditions ni restrictions et que la votre ne s’entrebâille que sous des conditions souvent humiliantes. Nous vous mentons, la conscience tranquille, parce qu’il s’agit d’un jeu dont vous fixez et changez les règles à votre guise et que vous ne nous laissez pas d’autre choix pour exprimer notre droit à circuler et notre aspiration à fuir la misère. Vous ne pouvez pas comprendre cela parce que vous ne savez pas la différence entre la langue de la bouche, celle qui s’exprime sur nos papiers, et celle du ventre, qui est moins loquace.

Fadel Dia

Refonte morale : la langue et l’écrivain

Minkkinen Arno Rafael, Fosters Pond, 2000

Minkkinen Arno Rafael, Fosters Pond, 2000

« La refonte de la personnalité du colonisé est une quête plus grave qu’on ne le croit. On a cru qu’il suffisait de se réclamer d’un terroir, de décrire minutieusement les lieux et les habitudes de ses compatriotes, de condamner avec une grande violence verbale l’ordre colonial, pour se récupérer, se restructurer. C’est là une erreur de positions, de situations.

(…)

Toute la poésie militante algérienne par exemple est scandée au nom de la patrie. (…) Les réalités que l’écrivain mettait en cause n’étaient pas profondément palpées et senties, à un niveau organique. L’écrivain, en exprimant cette révolution physique n’est pas encore arrivé à adhérer totalement aux réalités de son peuple, à sa mentalité intrinsèque, à sa mythologie organisatrice du monde. Il n’avait pas réussi à appréhender ses propres racines, à reprendre contact avec la sève nourricière, la matrice populaire. Démarche-type de l’intellectuel colonisé, souvent en exil, cherchant dans les cafés de Saint-Germains-des-Prés l’inspiration d’une logique qui nous est bien connue.

(…)

J’affirme personnellement que l’on ne décolonise pas avec les mots. Seul une refonte mentale, une redécouverte de notre patrimoine, sa remise en question et sa réorganisation peuvent mettre en branle cette reprise en main de notre personnalité et de notre destin d’hommes. Nous aurons à ce moment-là entamé notre propre itinéraire et serons rentrés dans la phase effective, concrète, de la décolonisation. Il faut absolument entretenir au départ une méfiance vis-à-vis de la langue d’expression qu’on emploie. Que cette langue soit le français, l’arabe ou n’importe quelle autre. (…) Or l’écrivain de race est celui qui fait un usage singulier et irremplaçable de la langue. C’est celui qui nous propose et impose un langage nouveau, marqué du sceau de son univers créateur. A l’écrivain de chez nous de désarticuler cette langue qui est sienne, de la violenter pour lui extirper toutes ses possibilités. Encore faut-il qu’il possède cette faculté organisatrice et exorcisante que seul l’apprentissage des réalités profondes peut lui conférer. »

abdellatif laâbi : réalités et dilemmes de la culture nationale, souffles, numéro 4, quatrième trimestre 1966

Les Subaltern Studies vues par Jacques Pouchepadass


Entretien avec Pouchepadass sur la portée contestataire des études postcoloniales

L’objectif des Subaltern Studies

L’objet premier du discours critique des subalternistes indiens, c’est le grand récit normatif de la trajectoire historique de l’Europe de l’Ancien Régime au capitalisme industriel et à la modernité, récit qui constitue partout dans le monde, selon eux, le paradigme dominant des sciences sociales, et notamment le modèle de référence implicite de l’historiographie universitaire. L’histoire des sociétés non européennes, expliquent-ils, est toujours analysée à partir de ce type idéal et caractérisée par les différences qui l’en distinguent. À l’époque des conquêtes coloniales, l’Europe a constamment justifié son expansionnisme en affichant sa volonté d’étendre aux sociétés non européennes prétendument moins avancées son modèle culturel de la modernité, dont elle leur refusait le bénéfice dans la pratique.

L’objectif des Subaltern Studies était de produire une histoire qui restaure la parole du peuple des « subalternes » et témoigne de sa culture politique autonome, non « prépolitique » ou arriérée mais différente de celle de l’élite. Certes, il y avait là des traces de romantisme populiste, mais aussi, dès le départ, l’esquisse d’une critique des théories unilinéaires du progrès et de l’État-nation comme incarnation d’une modernité bourgeoise répressive, culturellement homogénéisante et sourde aux aspirations du peuple.

Et s’il entreprenait de corriger la vision élitiste de l’histoire de l’Inde jusqu’alors prédominante, c’est au nom de la conviction que les élites indiennes exerçaient certes sur le peuple des subalternes leur domination (matérielle), mais non pas leur hégémonie (c’est-à-dire leur suprématie culturelle). C’est ce domaine autonome de la pensée et de l’initiative des subalternes, systématiquement occulté par l’historiographie élitiste, qu’il fallait ressusciter, non seulement pour réparer l’injustice qui lui était faite et lui rendre sa dignité, mais pour exposer en pleine lumière le rapport de forces interne à un mouvement d’indépendance dont seules les élites avaient récolté les fruits, et pour éclairer, en vue des luttes futures, les raisons profondes de cet échec historique de la nation à réaliser sa destinée (« this historic failure of the nation to come into its own »), qui constitue le problème central de l’historiographie de l’Inde coloniale (Guha 1982 : 7).

Critique du nationalisme

Les nationalismes du Tiers Monde, dont la plupart étaient intrinsèquement des idéologies modernistes, ont souvent repris à leur compte, à destination de leurs propres classes populaires, cette téléologie de l’évolution historique nécessaire vers l’individualisme bourgeois, la loi moderne et l’État-nation, posant en principe que les droits de l’individu et l’idée abstraite de l’égalité étaient des conceptions applicables à toute l’humanité dans les mêmes termes qu’en Occident. (…) Certes, il est indéniable que l’égalitarisme bourgeois et l’accès à la citoyenneté dans le cadre d’un État-nation souverain ont rendu maîtres de leur destin partout dans le monde des groupes jusqu’alors opprimés et marginalisés. Mais ce que l’on reconnaît moins facilement, c’est que cet idéalisme de la liberté, de la civilisation, du progrès, et plus récemment du développement, a été et reste encore et partout associé, sous une forme ou sous une autre, à la répression et à la violence.

[Le] livre de Partha Chatterjee paru en 1986, Nationalist Thought and the Colonial World (…) montrait que le discours nationaliste de l’élite indienne, certes opposé au discours colonial mais enraciné dans le même fonds idéologique, celui de la modernité bourgeoise, était confronté à une contradiction fondamentale : l’élite se devait de parler au nom des masses si elle voulait affronter le pouvoir colonial avec une chance de succès, mais elle redoutait en même temps, et contenait avec peine, l’irrépressible autonomie de leur mode de contestation.

Critique du marxisme

L’historiographie marxiste du mouvement national, la seule qui tranchât vraiment sur le récit nationaliste conventionnel pendant les premières décennies de l’indépendance, péchait quant à elle par une autre forme d’élitisme. Tout en prétendant parler au nom des classes opprimées et pour éclairer leur marche vers l’émancipation et le progrès, elle stigmatisait leur culture propre de la résistance comme mentalité pré-politique ou fausse conscience, c’est-à-dire comme phase primitive du développement de la conscience révolutionnaire. Elle mettait en doute les capacités de lutte de la masse de la paysannerie, considérant que ses révoltes ne pouvaient être que des éclats de colère collective spontanés et sans lendemain, nécessairement dépourvus d’organisation, de programme et d’efficacité aussi longtemps qu’ils n’étaient pas mobilisés et encadrés par une avant-garde mieux formée et politiquement plus avancée. Enfin, elle tombait dans le déterminisme économiciste en attribuant un rôle moteur décisif aux contradictions et aux conjonctures de crise de l’économie.

L’humanisme des Lumières étant dénoncé comme l’impensé du marxisme, la critique subalterniste de la modernité englobe la pensée de Marx, dont les analyses seraient imprégnées d’un discours d’émancipation qui offrit autrefois une justification à l’expansion coloniale de l’Europe et qui sert de nos jours à légitimer l’État-nation (Prakash 1994 : 1489-1490).

Autonomie du peuple

Il s’agissait donc de rétablir le peuple comme sujet de sa propre histoire en refusant de le concevoir comme simple masse de manœuvre manipulée par les élites, et en rompant avec les téléologies qui le transforment en agent passif d’une mécanique historique universelle (qu’il s’agisse de l’histoire nationaliste qui présente les révoltes de l’époque coloniale comme autant d’étapes dans la genèse de l’État-nation, ou de l’histoire marxiste qui les voit comme des stades de l’émergence de la conscience de classe). Il fallait reconnaître son importance historique réelle à la capacité d’initiative (agency) libre et souveraine de ce peuple, redécouvrir sa culture propre, s’intéresser enfin sérieusement à son univers de pensée et d’expérience (et pas seulement à ses conditions matérielles d’existence). Il fallait faire admettre en somme qu’il existe un domaine autonome de la politique du peuple distinct de celui de l’élite, dont les idiomes, les normes, les valeurs sont enracinés dans l’expérience du travail et de l’exploitation sociale.

Le peuple, selon le manifeste programmatique publié par Ranajit Guha en tête du premier volume des Subaltern Studies, ce sont « les classes et groupes subalternes qui constituent la masse de la population laborieuse et les couches intermédiaires des villes et des campagnes », c’est-à-dire « la différence démographique entre la population totale de l’Inde et tous ceux qui en constituent l’élite ». Ce qui définit les subalternes (notion empruntée au Gramsci des Cahiers de prison), c’est la relation de subordination dans laquelle les élites les tiennent, relation qui se décline en termes de classe, de caste, de sexe, de race, de langue et de culture.

Il ne se contentait pas de dénoncer la manœuvre par laquelle l’élite nationaliste, au cours de la lutte anticoloniale, avait instrumentalisé l’élan de la contestation populaire à son profit exclusif afin d’exercer le pouvoir sans partage une fois l’indépendance acquise. Il présentait cette politique du peuple comme une expression du domaine autonome de cette conscience subalterne toujours réfractaire à l’emprise de la bourgeoisie, un élément de ces « vastes zones de la vie et de la conscience du peuple qui n’ont jamais été intégrées dans son hégémonie » (Guha 1982 : 4-5), donnant ainsi la mesure à la fois de l’injustice sociale sur laquelle l’indépendance s’était historiquement construite, et de la nécessité de luttes futures.

Face au discours hégémonique de la modernité et du progrès, à cette « propagande de la raison », à cette « monomanie de l’imagination à l’œuvre chez le sujet savant, juge et maître qui sait toujours déjà ce qui est bon pour tout le monde avant même de s’en être assuré », il faut, écrit Chakrabarty, « aller vers le subalterne », « le laisser mettre en question nos conceptions de l’universel », faire leur place à l’affectif, au religieux, à « ce que nous avons fini, en devenant modernes, par voir comme irrationnel ».

Extraits de :

Universalisme de la culture

negrodigest-fanon

La culture spasmée et rigide de l’occupant, libérée, s’ouvre enfin à la culture du peuple devenu réellement frère. Les deux cultures peuvent alors s’affronter, s’enrichir. En conclusion, l’universalité réside dans cette décision de prise en charge du relativisme réciproque de cultures différentes une fois exclu irréversiblement le statut colonial.

Frantz Fanon, Racisme et Culture, 1956