La place refusée des musulmans et des « Banlieues » en République Française

Une du Monde du 4 octobre 2011

Une du Monde du 4 octobre 2011

« Roulement de tambours… Oyé, Oyé nobles lecteurs du Monde ! Approchez et venez lire vos rêves et cauchemars les plus secrets sur la banlieue et l’islam devenus réalité. ». Le couple islam-banlieues semble être devenu aux journalistes ce que Eléphantman ou la Vénus Noire furent aux forins. Le dernier article sur ce sujet paru dans le Monde de ce mardi 4 octobre en est une admirable illustration. Son titre originel : « Banlieues, islam : l’enquête qui dérange ». Son accroche : « Voilà un constat qui va déranger ». Se proclamer du politiquement incorrect pour débiter des poncifs sur les banlieues et l’islam ou comment faire passer une rhétorique usée jusqu’à la corde pour téméraire. Ce sensationnel érigé en règle m’évoque bien plus les récits d’explorateurs en terre inconnue que du journalisme sérieux. A l’opposé de cette démarche, c’est quelque peu gêné que je dois vous avouer que si le message que j’ai à vous transmettre vous dérange c’est bien malgré moi…

Sous des revers bienveillants, cet article gravit un échelon supplémentaire dans l’islamophobie atmosphérique. Ce n’est plus l’islam radical, intégriste ou fondamentaliste (peu importe le sens qu’on leur donne), qui est visé mais bien « l’islam du quotidien, familial, banal le plus souvent ». Profitant de l’absence de l’État Républicain, en fournissant « repères collectifs, morale individuelle, lien social », l’islam commettrai le crime de lèse-majesté de « faire société » à sa place. Présenter la pratique religieuse comme marchant sur les plates bandes de l’Etat me semble symptomatique d’un antique étatisme jacobin laissant peu de place à la liberté individuelle.

Sentant bien sur quelle pente glissante il avance, Luc Bronner préfère parler d’absence de la République causée par la « crise de la banlieue ». D’ailleurs pendant la lecture de l’article, je me suis mis à siffloter sur l’air de la chansonnette « Quand la java s’en va » de Claude Nougaro. La thèse principale de l’article semble pouvoir se résumer à son refrain, « Quand le jazz est. Quand le jazz est là. La java s’en. La java s’en va » où le jazz occuperait la place de l’islam là où la java serait la République. Je ne sais pas qui de Luc Bronner ou de Gilles Kepel avait cette chanson en tête lorsqu’il a imaginé sa thèse centrale. Qu’il n’oublie simplement pas de reverser des royalties à son auteur original, Claude Nougaro…

Xavier Lemoine, maire UMP de Montfermeil (93)

Xavier Lemoine, maire UMP de Montfermeil (93)

Faire de l’islam un symptôme d’une maladie dénommée « crise de banlieue », située quelque part entre la crise de foie et la crise cardiaque, appelle certes à soigner la maladie mais aussi à soulager le malade des symptômes. Bien sûr la déontologie du docteur Kepel lui enjoint de s’attaquer au mal, la crise, plus qu’au symptome, l’islam. Cependant il ne manquera pas de docteur Knock tel que Xavier Lemoine, maire UMP de Montfermeil, pour affirmer que la banlieue ne souffre de rien d’autres que du symptôme de l’islam dont il se propose d’expurger de la République à coup d’abondantes saignées par ventouse laïques. Or en ces temps de disettes budgétaires, plutôt que de soigner le mal ce qui est fort onéreur, le gouvernement a bien plus tendance à faire appel à des docteurs Knock, bons marché et bons communicants, ou de pratiquer l’auto-médication à grand renforts de lois islamophobes… Aucune autre religion en France que l’islam n’est à ce point là pathologisée, ce qui n’est sûrement pas un signe de bonne santé pour la République.

Le républicanisme, trahison de l’idéal républicain

Universalisme ou ethnocentrisme ?

Universalisme ou ethnocentrisme ?

Prenons la thèse la cantine lieu privilégié du vivre-ensemble. Passons le fait qu’elle ferait sourire tous ceux qui se remémorent à quel point la cantine est propice au regroupement affinitaire et donc à l’entre-soi. La moindre fréquentation de ces cantines par les enfants musulmans se résoudrait très simplement en proposant un menu végétarien et/ou de la viande certifiée halal. Or une interprétation répressive de la laïcité combat cette solution et menace le vivre-ensemble. Peut-être aussi que les mères sont plus souvent mères au foyer que par le passé ! La précarisation et les discriminations dont sont la cible les mères musulmanes et/ou de banlieues les conduisant plus souvent à « choisir » d’être mères au foyer ne sont pas interrogées par exemple. Mais sous prétexte d’universalisme anti-communautariste, l’aveuglement aux différences étouffe toute initiative visant à corriger les inégalités.

En réalité cette thèse de la « crise de banlieue » au cœur de cet article et de la tribune qui l’accompagne dissimulent mal une certaine vision identitaire de la République. L’Etat est mis sur le même plan qu’une religion ou une culture. « Comment croire encore, en effet, en la République ? » s’interroge Luc Bronner, calquant ainsi l’Etat Républicain sur le modèle d’une religion. Ce qui le conduit à déplorer que « la croyance religieuse [soit] plus structurante que la croyance républicaine ». Confondant valeurs personnelles et principes politiques, l’auteur postule que « les valeurs de l’islam avaient rempli le vide laissé par les valeurs républicaines ». Or comme toute religion se veut exclusive, le journaliste s’interroge non sans mal sur comment diable « concilier identité musulmane et appartenance républicaine ». N’étant pas une religion, s’acharner à penser la République comme telle ne fait que la desservir. La République serait également menacée par les « modèles culturels très éloignés des pratiques occidentales » des Français musulmans originaire d’Afrique Noire. Ainsi assimilée à la culture occidentale, la République perds de son universalisme et finit par concevoir ses citoyens pas assez occidentaux à son goût comme un corps étranger. Ce raisonnement met en scène un véritable « choc des civilisations » entre islam et République. Ce républicanisme de réaction à la crise de la République réelle est une trahison de l’idéal républicain.

Par exemple dans le paragraphe où sont évoquées les cantines scolaires, l’emploi de l’expression « les premières générations d’immigrés », assimilant immigrés ainsi que français perçus comme immigrés du fait de leur religion, est révélateur d’un déni de citoyenneté. Si les immigrés musulmans tâchaient par « devoir de politesse » de se montrer le plus discret possible dans leur pratique religieuse, leurs descendants, Français musulmans, se sentent eux pleinement légitimes à pratiquer publiquement leur religion. Si l’islam est d’avantage présente dans l’espace public, c’est justement parce que les musulmans ne se cantonnent plus aux ghettos d’immigrés. Leur pratique religieuse visible dans l’espace public est surtout l’exercice plein et entier de sa citoyenneté républicaine, un peu comme pour s’assurer de la solidité de sa promesse. La conception répressive de la laïcité la cantonnant à l’intime ne s’applique d’ailleurs pas aux deux principaux cultes en France. Le culte catholique s’impose dans l’espace public, des processions religieuses dans la rue aux fêtes religieuses fériées pour tous en passant par les clochés des Eglises qui sonnent tous les dimanche. Le judaïsme, culte minoritaire, bénéficie d’accommodement raisonnables dont la plupart du temps, les musulmans se satisferaient. La République ne peut faire société en déniant des droits à une partie des citoyens qu’elle reconnaît à d’autres.

Une islamophobie bienveillante au service d’un projet digne de Machiavel

Gilles Kepel, après la lecture de cet article

Gilles Kepel, après la lecture de cet article

Cette enquête, « Banlieue de la République » qui a été confié par le think-thank « l’Institut Montaigne » à Gilles Kepel, intellectuel médiatique spécialiste de l’Islam néanmoins contesté dans le champ académique pour sa déontologie, fait écho à son premier et unique ouvrage dédié exclusivement à la question : « Banlieues de l’Islam » paru en 1985. L’enquête divisée en 6 thématiques, Logement, Education, Emploi, Sécurité, Politique et Religion a essentiellement été médiatisé au travers de l’axe religion ou plus précisément d’une seule d’entre elles : l’islam.

Le choix de cet intellectuel ainsi que de cette thématique illustre comment l’instrumentalisation de l’islamophobie ambiante sert la promotion d’un projet politique global pour les « Banlieues ». Ce genre d’« enquêtes » et la campagne de communication tout azimut organisée autour d’elle est révélateur d’une profonde crise de la démocratie euphémisée sous le terme de crise de la représentation. En effet, si cette tentative de lobbying politique d’abord appliqué à la « Banlieue », maillon faible de la démocratie, s’avère couronnée de succès, et ça semble déjà être le cas, rien ne l’empêchera de s’étendre à tous les autres problèmes de société. La crise de la démocratie sera alors résolue par la substitution des think-thank au citoyen.

Cette conception de la politique fait des principaux concernés, pourtant citoyens, des rats de laboratoires au service d’une union sacrée entre savants fous et princes modernes. Une politique conçue sans les principaux concernés, c’est paradoxalement reproduire la culture de l’assistanat et de la victimisation dont la dénonciation sert usuellement à discréditer ces populations et leurs luttes. Pour redonner vie à l’idéal Républicain, ce dont nous avons besoin c’est moins de colorier nos élites par cooptation que de briser les chaînes, faites de préjugés et de discriminations, qui entravent les initiatives des citoyens des banlieues et/ou musulmans pour des solutions justes à leurs réels problèmes.

écrit pour Les Indivisibles le 13 octobre 2011 en droit de réponse. Nous n’avons pas eu de réponse du Monde, et il fut refusé par Rue89…

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