La République est un Etat mais les républicains en ont fait une religion

Cher Mabrouck Rachedi,

J’ai lu avec intérêt ta tribune où tu clames haut et fort être un fondamentaliste républicain.1 Tu seras peut-être étonné, mais je l’écrivais moi-même il y a quelques années dans des termes bigrement proche des tiens. Dans certains jours radieux comme aujourd’hui, je me revois le clamer comme si c’était hier.

La République a ses raisons que la raison ignore

Le fondamentalisme donne une ferveur immense qui peut permettre de soulever des montagnes… S’il est permis de douter de la République, le fondamentalisme enjoint à ne jamais désespérer des valeurs républicaines. Elles sont trop belles, trop pures, trop lumineuses pour être la cause du moindre mal, de la plus infime injustice, d’une corruption même dérisoire. Si certains s’en parent pour leurs méfaits, ce ne peut être que trahison du texte originel, dévoiement du sens authentique. Ce dévoiement, cette trahison, bref le Malin en République laïque se nomme Géométrie Variable et ses alliés, les lobbies.

Acculé par la droite, cherchant du secours à ma gauche, je cru trouver un moment des défenseurs de l’idéal républicain. Las, ces humanistes n’ont eu de cesse de nous enjoindre à endurer. Les rares moments où ils nous ont encouragé à lutter furent lorsque l’hydre fasciste, le démon capitaliste ou le faux-messie obscurantiste pointait le bout de son museau. En réalité, je n’étais pour eux qu’un collecteur de signatures auprès des miens pour donner de la légitimité à des pétitions écrites par d’éminents intellectuels humanistes pour des braves citoyens humanistes dans un noble journal humaniste. C’est-à-dire sûrement pas pour moi. Ce que j’attendais d’eux était pourtant simple. Qu’ils s’opposent frontalement à tous les zélateurs du républicanisme à Géométrie Variable.

Des luttes antiracistes recodées

Au lieu de ça, j’étais embrigadé par nos patrons humanistes dans des batailles qui ne renvoient ni à notre histoire, ni à notre condition, et encore moins à nos aspirations. Bref, des batailles qui ne sont pas nôtres. Les luttes antiracistes ont toutes, je dis bien toutes, été recodées à l’aune d’antiques clivages internes à la bonne société républicaine. La défense des femmes musulmanes ? Une lutte féministe contre le patriarcat et l’intégrisme religieux. La dignité des immigrés ? Le camp progressiste contre le nationalisme et l’antisémitisme. La reconnaissance de l’islamophobie ? La défense des minorités contre l’hétérosexisme et l’homophobie. Je n’ai vu aucune nouvelle ligne de clivage naître qui n’était pas la répétition de luttes internes séculaires. Aucune. Pour autant, j’endossais avec un engouement non dissimulé le rôle du Gavroche auquel j’étais assigné. Toujours par fondamentalisme républicain.

Un pragmatique me traita d’idéaliste affirmant que le jeu en vaut la chandelle. Ces militants s’enthousiasmant d’un succès à leur échelle m’évoque ce jeu d’enfant où nous nous prenions pour des surfers de Hawaï domptant la Vague. Sauf qu’à ce petit jeu, la Vague que j’avais prise pour une marée n’était jamais rien d’autre que l’effet du sac et du ressac de l’océan. Jouer comme un entraînement pour l’âge adulte. Se prendre au sérieux pour s’appliquer. Chuter pour apprendre. Ne pas passer par cette phase d’enchantement ce n’est pas de la clairvoyance, c’est du cynisme. De même, ce n’est pas de la désespérance que de désenchanter le monde, c’est de la sagesse.

Un sage républicain a dit un jour : « Les promesses n’engagent que ceux qui y croient »

Comme les textes ne parlent pas, l’interprétation antiraciste par Mabrouck ne peut être certifiée authentiquement républicaine que par le républicain d’origine ! Pas le naturalisé par le droit du sol, mais bien celui du sang… Or, ta profession de foi fondamentaliste a été partagée essentiellement par les mêmes qui signent les pétitions républicaines contre les discriminations islamophobes, c’est-à-dire nous-mêmes. La réalité Mabrouck, c’est que les victimes du républicanisme comme toi ou moi, par manque de confiance en soi autant que d’imagination, s’inventent un républicanisme innocent des injustices dont ils sont les victimes. Ils sont pourtant presque les seuls à y croire. Ce fondamentalisme républicain de victime revient en fait à cuisiner nous-mêmes la sauce à laquelle nous sommes mangés.

Tu conclues ta profession de foi en affirmant qu’ « ils sont bien plus nombreux les musulmans qui, comme moi, avoueront un fondamentalisme républicain plutôt que religieux ». Permets-moi d’en douter ! Réveille-toi, Mabrouck, tu es l’un des derniers habitants du dernier village gaulois de la République originelle. Les humanistes ne tariront pas d’éloge pour toi, comme ils ne tarissent pas d’éloge pour le dernier des Mohicans après s’être bien assuré que les Peaux-rouges ne représentent plus pour eux la moindre menace… La plupart ne s’enthousiasment pour ton fondamentalisme qu’avant tout pour se gausser de la supériorité de leurs principes universels sur toutes les misérables coutumes moyen-âgeuse qui ont encore court dans les pays à demi-civilisés dont viennent nos parents. N’entends-tu pas ce qu’ils persiflent sur la Tunisie gouvernée par Ennahdha ?

Pèlerinage républicain

Un jour, j’ai entrepris de voyager comme on part en pèlerinage : en quête de sauvetage de mes idéaux républicains vacillants. Tu as remarqué que plus l’on est en quête, plus voyager c’est tomber sur tout sauf sur ce que l’on cherche ? Certains disent avec justesse que l’on est jamais aussi Français que lorsque l’on visite un pays étranger.

En revanche, ce qu’on lit rarement que l’on se sent jamais aussi Arabe et bien dans sa peau qu’à l’étranger. J’ai rencontré des Anglais d’origine bengali à Londres, des Libanais d’origine palestinienne à Tunis, des Allemands d’origine turque en Allemagne, des Espagnols d’origine péruvienne à Madrid. En chacun d’entre eux, j’ai vu un Arabe. Au delà des différences bien réelles, nous partagions une même condition. Pour tout te dire, le Bengali Anglais est au moins autant royaliste que l’Arabe Français est républicain. Cela m’a permis de comprendre que ce qui fait d’un Arabe un républicain plutôt qu’un monarchiste, ce n’est rien de plus que le pays de l’école à laquelle il est allé. Pays où ses parents ont émigré après avoir été, par lui, colonisés.

J’ai dis Arabe mais j’aurais pu dire Noir, Musulman, Banlieusard. N’est-ce pas ça au fond être républicain ? Ne pas y voir des identités raciales, ethniques, religieuses, territoriales mais des conditions sociales et politiques. Et construire de la fraternité sur la base de ces conditions partagées. Tu me diras alors, et les valeurs républicaines ? Oh, ces valeurs là ont encore moins la côte sur le marché des idées que les valeurs boursières en ces temps de crise financière, c’est dire. N’est-ce pas contradictoire de célébrer la diversité et d‘imposer à tous un socle de valeurs monolithique ? La France n’est-elle pas riche des valeurs des indénombrables cultures et spiritualités qui la composent ? Fondamentalement, le principe qui compte, n’est-ce pas que les valeurs auxquels chacun d’entre nous croit remplissent leur mission de liberté et de dignité de la personne humaine ?

L’heure de nous-mêmes a sonné

Quand on peut soulever des montagnes par la seule force de la conviction, pourquoi encore chercher la reconnaissance pour résoudre ses problèmes ? Etre fondamentaliste, c’est aller au fond des choses, n’est-ce pas ? Or, si je vais au fond des choses, ne dois-je pas reconnaître que ce sont d’abord les victimes d’une injustice qui sont capables de résister au détournement des principes républicains ?

J’affirme qu’est fondamentalement républicaine toute personne sachant reconnaître dans une injustice l’application des principes républicains à Géométrie Variable. En somme que dès lors qu’il s’agit d’islamophobie, ce sont d’abord les Musulmans qui sont fondamentalement républicains. Nul besoin pour eux de se désavouer de leurs croyances ou d’adhérer à quelques valeurs si républicaines qu’elles soient.

  1.  Mabrouck Rachedi est écrivain, auteur de l’ouvrage. Le petit Malik(éditions Lattès, 2008). Sa tribune « Je suis fondamentaliste et j’assume » est parue le 30 août sur Libération. Pour le lire, cliquez ici. []

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