Conditions du mouvement révolutionnaire congolais de Guy Debord (commenté)

En ces temps de célébration de Guy Debord, le dirigeant et théoricien principal de l’International Situationniste, voici mes commentaires qui accompagnent une lettre qu’il a adressé au mouvement de libération nationale congolais en 1966. Mes commentaires s’ancrent dans une perspective anticoloniale révolutionnaire. Commenter ce texte en particulier, celui d’une figure à la fois éminente et iconoclaste de la gauche occidentale, c’est traiter du rapport entre le mouvement de libération du colonialisme et la « meilleure » des gauches, celle qui dit nous soutenir mais en posant ses conditions. Déjà dans la forme, en posant des conditions, ce texte rentre dans la catégorie « fraternaliste » si bien décrite par Aimé Césaire dans son texte de rupture adressé à Maurice Thorez, dirigeant du Parti Communiste Français.

1 – Le mouvement révolutionnaire au Congo est inséparable d’une révolution africaine, laquelle est inséparable de l’abolition mondiale réelle de toute division en classes, division fondamentale d’une société étendue maintenant à toute la terre, et dont découlent toutes les oppositions entretenues de nations et de races. Ainsi, le mouvement congolais doit être fermement internationaliste, universellement ennemi de toute exploitation. Il doit reconnaître partout dans le monde ses amis et ses ennemis sur ce seul critère réel, et combattre toute illusion.

Cette condition poursuit la dynamique de globalisation intrinsèque à la lutte anticoloniale en la transformant en simple lutte anticapitaliste. Pour lui, comme pour beaucoup, les oppositions entre nations et races, bref le racisme et le colonialisme, ne sont que le produit des divisions de classe, bref le capitalisme. L’injonction à faire du clivage de classe le seul critère conduit en réalité à dissoudre l’anticolonialisme dans une simple lutte des classes entre prolétariat occidental et bourgeoisie occidentale… Ce genre de condition est l’opposé des approches d’unité des colonisés d’Afrique, d’Asie, comme au congrès des non-alignés de Bandung.

2 – Le mouvement congolais doit donc constater et critiquer l’état réel du monde, et des forces révolutionnaires dans le monde. Ces forces ont subi un demi-siècle de déroute après la défaite de la révolution russe : la saisie du pouvoir par une bureaucratie prétendument communiste, identifiée à l’Etat pour commander et exploiter le prolétariat russe. Cette bureaucratie a liquidé le mouvement ouvrier révolutionnaire existant alors dans les pays industriellement avancés. Elle lui a imposé objectivement ce choix : réformisme au service du capitalisme national, ou domestication contre-révolutionnaire au service de la bureaucratie de Moscou.

Ici, Debord nous enjoint à ne pas aligner au bloc soviétique et à la tendance étatiste de la gauche. Cette condition en fait suit logiquement la première dans le sens qu’elle la modère : il ne faudrait pas, qu’au nom de la primauté de la division de classe, que les colonisés choisissent le camp soviétique ! Mais pensé autrement, ici Debord prétend nous distinguer les bons, des mauvais, alliés… Ce n’est qu’une autre manifestation de son fraternalisme. La réalité est que les nouveaux pays indépendants ont contracté des alliances en fonction de leurs intérêts, quelque fois avec le bloc occidental, quelque fois avec le bloc soviétique, en tout cas ils ont joué des divisions entre colonialistes et c’est une bonne chose de le faire !

3 – C’est parce que le mouvement révolutionnaire était ainsi vaincu dans les pays avancés, que les pays colonisés et semi – colonisés ont eu à combattre seuls l’impérialisme. Mais, le combattant seuls sur une partie seulement du terrain révolutionnaire total, ils ne l’ont repoussé que partiellement. En Chine, la lutte des paysans contre l’impérialisme américain, européen et japonais, n’a mené au pouvoir qu’une bureaucratie sur le modèle russe. C’est son retard sur l’industrialisation de la Russie qui l’oppose maintenant à la forme russe (ainsi que la suite des luttes d’intérêts nationaux des « grandes puissances ») ; et aucunement des divergences stratégiques révolutionnaires, qui ne sont que de cyniques impostures, comme le montre la politique de l’Etat chinois dans toutes les occasions où il croit trouver son profit.

Cette condition est une critique de l’autonomie des colonisés dans leur lutte à travers l’exemple chinois. Non les colonisés ne doivent pas penser à diriger la révolution mondiale car au fond, s’ils le font ça sera que pour reproduire la « bureaucratie ». S’il n’a pas tort sur le fond, ce qu’il sous entend ici c’est que cette tendance ne s’explique que par la défaite du mouvement révolutionnaire dans « les pays avancés » (comprendre l’Occident).  Autrement dit, une victoire du mouvement révolutionnaire en Occident serait une condition de la réussite de la révolution anticoloniale. Alors que même Lénine expliquait que l’absence de révolution dans les pays occidentaux était du à la persistance du colonialisme. Seule une lutte révolutionnaire dans un pays peu avancé d’Occident (comme la Russie des Tsars) ou colonisé peut donner l’impulsion initiale pour une révolution dans les pays occidentaux avancé. Ca n’a rien d’un hasard sur le mouvement révolutionnaire « 68 » en Occident a eu lieu peu après les indépendances nationales. S’il a transformé la civilisation occidentale, la révolution a également échoué…

4 – Là où l’impérialisme a su modifier sa forme de domination avant que la lutte des colonisés n’arrive à un choc armé victorieux, il est resté maître des pays « décolonisés ». Senghor ou Mba remplacent un gouverneur étranger, et on change un détail de l’uniforme des mêmes gendarmes, que les mêmes maîtres paient et organisent.

Ici Debord paraphrase presque Fanon… Toute fois même avec les luttes armées, la domination coloniale n’est que réformée… LE choc armé victorieux n’est pas suffisant à lui seul. Nous devons réfléchir à une transformation de nous-même, une décolonisation, ou plutôt une sortie de la colonisabilité pour paraphraser Bennabi.

5 – Dans beaucoup de pays devenus officiellement indépendants, une classe dominante locale s’assure une certaine domination indépendante, mais pour elle-même. C’est une bourgeoisie mélangée de bureaucratie (les bureaucrates dirigeant l’Etat, l’économie, l’encadrement politique des masses). De Nasser à Boumedienne, de Soglo à Nkrumah, on peut voir les diverses voies de la formation d’une classe dirigeante dans l’Etat. La lutte des classes encadrée bureaucratiquement crée une direction séparée (Algérie, Ghana), qui pactise plus ou moins avec la bourgeoisie locale. Ou bien la bureaucratisation de la société où la bourgeoisie est trop faible vient de l’armée (Egypte). Ou bien les chefs traditionnels se saisissent de la nouvelle bureaucratie d’Etat, et ainsi tendent à constituer une bourgeoisie, non par le travail productif, mais par le pillage organisé du pays. C’est alors une bourgeoisie qui n’accumule pas, mais qui dilapide – et la plus-value du travail local, et les subsides étrangers des Etats impérialistes qui sont ses protecteurs. Là où la bureaucratie comme telle constitue la classe dominante, elle accumule le capital, elle industrialise effectivement, mais suivant ses propres intérêts. Elle apparaît comme la version sous-développée de la vieille bourgeoisie européenne.

Debord ici essaye d’expliquer un phénomène largement reconnu et observé par bien d’autres observateurs avec sa théorie, celle de la « bureaucratie ». Ce terme revient souvent, mais suffit-il à tout expliquer ? Là encore Debord se contente de vouloir exporter sa théorie chez les colonisés…

6 – Tous ces pouvoirs accumulent les mensonges, tous se disent socialistes. En cela aussi, ils sont une imitations sous-développée de la bureaucratie qui a vaincu le mouvement ouvrier en Europe. Le mouvement révolutionnaire au Congo comme partout, doit dire la vérité, ce qui revient à dire : abolir tout pouvoir séparé de la société, car là est la racine de l’idéologie, c’est-à-dire du mensonge. Il faut dénoncer et transformer la réalité mondiale présente, sans aucune réserve.

Là ça devient vraiment fatiguant en terme de donneur de leçon moralisatrice où il part systématiquement de son analyse de sa situation occidentale pour la plaquer au Congo comme si le problème principal de l’époque au Congo était la bureaucratie ! Nous sommes à la 6ème condition et toujours rien contre les sécessionnistes katangais, contre le pouvoir Belge, l’inaction du mouvement ouvrier en Europe pour bloquer les agressions impérialistes…

7 – N’est sous-développé que celui qui accepte l’image du développement de ses maîtres. Mais le seul développement humain universel est justement l’abolition des maîtres, la société sans classes. Le mouvement congolais ne peut reconnaître aucune valeur positive aux formes de nouvelle exploitation bureaucratique de ceux qui parlent de leur libération selon la voix russe ou chinoise. Il faut comprendre que les colonisateurs ont été eux-mêmes colonisés : chez eux, dans leur propre vie, avec toute cette puissante activité des sociétés industrielles qui se retourne à tout moment comme une force ennemie contre les masses de travailleurs qui la produisent, qui ne la maîtrisent jamais et sont au contraire toujours maîtrisés par elle. Il faut comprendre aussi que les libérateurs, du genre chinois, doivent être eux-mêmes libérés. Le mouvement révolutionnaire réel en Afrique, comme dans le reste du monde, les aidera pour cette libération. Il lui faut d’abord admettre qu’il n’a rien à respecter de ce qui existe.

La 7ème condition est la plus intéressante dans la mesure où elle entame une critique de la colonisation, non pas d’un point de vue anti-impérialiste, mais critique de l’imposition d’un modèle dit universel à des autres forcément arriérés… C’est discutable quand Debord étend le concept de colonialisme pour expliquer que la domination capitaliste c’est une forme de colonisation des ouvriers. Mais ça devient franchement n’importe quoi, quand il explique qu’il ne faut rien « respecter de ce qui existe » alors même qu’un des objectifs de la révolution décoloniale c’est de restaurer la dignité des sociétés colonisées, de leurs cultures, croyances, traditions, manières de vivre. Debord comme beaucoup de progressistes occidentaux ne comprend décidément pas le colonisé.

8 – Le défaut de tout gouvernement révolutionnaire africain – y compris celui de Lumumba – c’est qu’il devient indépendant des masses de son propre pays bien avant d’être effectivement indépendant de l’étranger. L’Etat est en Afrique un article d’importation. En entrant dans l’Etat, le mouvement révolutionnaire se sépare toujours des masses qu’il prétend représenter ; mais sans l’activité libre de ces masses le pays ne peut aucunement reconstruire et défendre une nouvelle forme de société libre, contre tous les exploiteurs étrangers qui utiliseront leurs forces pour maintenir l’oppression qui leur est utile.

Condition populiste, anti-étatiste, intéressante en soi comme critique. Le mouvement anticolonial n’a en effet pas réussi à faire de l’Etat un outil de libération, il a souvent été détourné par la construction de l’Etat sur une voie néo-colonialiste développementiste. En même temps Debord fait mine d’ignorer la situation des colonisés, qui ont besoin d’autorité centrale pour simplement être fort face aux colonisés. Les nations indépendantes qui n’ont pas réussi à bâtir d’Etat sont restés les plus vulnérables face au colonialisme.

9 – Une classe dirigeante au Congo (et la possession de l’Etat est la base sociale suffisante d’une telle classe) sera toujours elle-même dominée par l’étranger : soumise aux buts de l’industrie mondiale. Le Congo est trop riche pour être abandonné par l’exploitation étrangère (voir l’usage des minerais du Kivu et du Katanga pour « l’industrie spatiale » américaine). L’avance et le retard des zones économiques du monde sont profondément imbriqués, chaque terme maintient l’autre. Toutes les formes d’exploitation possible seront donc essayées successivement par diverses puissances ; et les Congolais ne seront jamais abstraitement « maîtres chez eux » (comme les citoyens anglais ou italiens dans leur illusion politique) avant de devenir réellement maîtres d’eux-mêmes. Pour avoir l’indépendance, il leur faut être libres effectivement.

La liberté effective comme condition de la liberté politique ? Oui, mais encore. Rien de concret dans cette affirmation qui n’est qu’une attaque en règle des politiques de développement adoptées à tort ou à raison par les nouveaux pays indépendants.

10 – L’échec de Lumumba n’est pas l’échec du primitivisme de l’Etat au Congo, mais au contraire l’échec de la meilleure volonté d’Etat possible, animée de la plus authentique passion de l’indépendance. Il était trop tard dans le monde pour le jacobinisme, le volontarisme de l’Etat. L’Etat est le piège où l’on a pris Lumumba. Il a découvert que le gouvernement, pour un Congolais radical, n’est qu’un rôle sans force effective. Lumumba croyait gouverner, et ne pouvait que dire ses intentions. Et pour ce qu’il a dit, on l’a tué sans qu’il puisse se défendre. Les successeurs de Lumumba détruiront l’Etat, en souvenir de ceci.

Lu avec un regard anticolonial, nous ne pouvons qu’acquiescer. Le problème de Lumumba n’a-t-il pas été de croire à la magie occidentale, à son grand mensonge, qui prétends de rien créer un Etat-nation ?

11 – Le pseudo-nationalisme de Mobutu n’est qu’une démagogie d’un domestique de l’étranger, à qui ses maîtres conseillent de jouer au maître. Il change les noms des villes du Congo, il n’en change pas les propriétaires.

Critique banale mais juste de la corruption du nationalisme culturel.

12 – La lutte armée qui n’a été repoussée, en 1964, par l’intervention ouverte des forces belges et américaines, venues au secours des mercenaires permanents de la nouvelle colonisation, n’a pas su s’organiser comme mouvement révolutionnaire aussi bien qu’elle a su combattre. Elle n’a pas compris l’expérience de Lumuba. Elle a donné le pouvoir autoritaire à des chefs qui (à l’exception de Pierre Mulele) ont eux-mêmes joué au gouvernement ; et qui n’ont pas compris la nature des gouvernements qui prétendent les soutenir. Finalement, ils se sont divisés en exil. Ils ont divisé un pouvoir qui était déjà séparé de la base congolaise en lutte. Ils ont commencé les mauvais jeux de l’Etat avant même d’avoir conquis leur Etat.

Simple observation où je ne vois pas de condition à proprement parler. A qui parle-t-il ici ? Peut-être est-ce une plaidoirie pour l’analyse avant l’action ?

13 – Le but du mouvement révolutionnaire congolais est l’autogestion, celle qui est apparue sous une forme limitée après la première victoire de la révolution algérienne, et que le pouvoir de Boumedienne combat âprement. L’autogestion doit être réalisée totalement. Elle est partout la seule garantie d’indépendance. C’est elle, et non l’Etat centralisateur, qui devra dépasser le tribalisme. Depuis Lumumba, que le tribalisme a contribué à désarmer, d’une part l’émigration vers la vie urbaine a augmenté la proportion de la population qui se trouve sur une base de vie détribalisée (par exemple, la disparition de la domination bakongo à Kinshasa). D’autre part et surtout, chaque représentant des tribus est devenu un homme de l’Etat. Ainsi la représentation s’est détachée de sa base tribale – elle est devenue étrangère ; elle doit apparaître comme étrangère.

Là on a du bon Debord. Son détachement critique de la modernité « bureaucratique » le rend pertinent quand il s’agit de la critiquer quand elle la voit. Et la politique de développement d’Etat dé-tribalise, c’est-à-dire aliène, la société qu’elle crée de sa base tribale. La fin est curieuse. Il se réjouit de l’échec du développementisme si ce n’est l’appel des ses voeux car pour lui c’est une opportunité pour lui substituer l’autogestion. Et là, je ne le suis pas. Le problème est-il le développementisme et l’étatisme en tant que tel ou l’exportation de modèles occidentaux dans des contextes inadaptés ?

14 – Les travailleurs des villes devront s’organiser en Conseils, qui détiendront à jamais la totalité du pouvoir. Leurs délégués – qui doivent révocables à tout instant par la base qui les mandate – et ceux des campagnes devront créer une communication permanente, qui sera facilitée par le fait que l’autogestion des travailleurs n’aura pas à imposer un quelconque rythme de développement pour rattraper quelque modèle étranger, mais aura le pouvoir de créer librement toute la vie sociale à partir de la base existante. Si les travailleurs congolais possèdent directement leur propre force de travail et toutes les ressources industrielles du pays, ils peuvent fort bien décider une chute relative de la production.

Voilà son programme, le socialisme d’Etat c’est tout pourri, vive le socialisme auto-gestionnaire. Bref, toujours pas de compréhension de ce qu’est le colonialisme…

15 – La question du développement économique ne pourra alors être posée qu’à partir de la liberté de choix ; et dans le cadre la lutte révolutionnaire mondiale. Il est évident que la part de surtravail placée à la disposition d’une délégation centrale des Conseil devra être employée en priorité à la défense de la situation révolutionnaire existante, donc au soutien de sa propagation dans toute l’Afrique, et partout dans le monde où elle apparaîtra sur le même modèle.

Le plus comique c’est qu’il croit vraiment que les révolutionnaires Congolais vont mettre en application son programme et la répandre partout… C’est un peu le problème des intellectuels qui finissent par se tromper eux-mêmes par leurs beaux mots, croire à la puissance du verbe performatif, qui crée la réalité par la seule force de la volonté…

16 – L’organisation des révolutionnaires congolais conséquents, qui défendent ces principes, doit être elle-même conçue en fonction de tels principes. Elle ne doit reconnaître aucune « élite » et ‘apprêter à combattre toute élite sociale qui voudrait se constituer à partir d’elle. Elle refuse toute séparation entre travailleur manuel et intellectuel ; et elle soutiendra l’égalisation radicale des niveaux de vie, la démocratie directe en elle et autour d’elle. Elle se proposera d’organiser d’abord les travailleurs des villes, et d’employer les formes modernes de luttes économiques et politiques (grèves, soulèvements urbains). Elle condamne absolument la représentation parlementaire, comédie en Europe, et comédie pire en Afrique.

Et si ce que nous voulions c’est d’avoir une élite honnête, dévouée, humble, morale ? Si ce que nous voulions c’est de tous devenir des élites de nous-même ? Pourquoi nous imposer ce programme égalitariste ? Et puis combattre les élites, ne passe-t-il pas d’abord par combattre les Debord et cie. ?

17 – Le mouvement révolutionnaire congolais doit être dans les masses non seulement le modèle d’organisation, mais le modèle de la cohérence de ce qu’elles veulent, en sachant montrer toutes les conséquences de ce qui s’affirme spontanément. Le socialisme en Afrique doit certainement s’inventer lui-même complètement, non parce que c’est l’Afrique, mais parce qu’il n’existe encore nulle part ailleurs ! Aussi, il n’a pas à se définir en tant que socialisme africain.

Où la condition sournoise. Chers africains, soyez universels ne soyez pas africains ! Comme si s’adaptez à l’Afrique était contradictoire avec l’universel. Comme si un socialisme africain ne pouvait pas être universel ! Son socialisme situationniste lui a le droit à l’universalité, mais pas le socialisme africain.

18 – Ce mouvement doit déclarer qu’il veut la déchristianisation totale du pays dans les plus courts délais, et sans retour. La religion est partout une aliénation. Mais en Afrique c’est une aliénation importée ; donc une force doublement étrangère. Elle est d’autant plus fragile. Elle se dissoudra facilement.

Les faits ont ridiculisé ce genre d’affirmation grandiloquente, ethnocentrée au possible. L’athéisme, l’opium du peuple de gauche.

19 – L’enthousiasme des Congolais en 1960, ce qui a été appelé leur folie, le désir de changer la vie, a été le côté révolutionnaire dans le mouvement d’indépendance ; et la participation à la prétendue rationalité étatique a été au contraire son illusion et son échec dérisoire. Le mouvement révolutionnaire congolais ne doit pas briser toute communauté pour industrialiser une société d’individus séparés ; mais au contraire il doit réaliser la communauté à un degré supérieur, plus large et plus riche. Il considère que la fête, le repos, le dialogue et le jeu sont les principales richesses de sa société. Il veut développer de telles valeurs, et les propose comme exemple aux révolutionnaires des pays techniquement avancés.

Intéressant car on voit que Debord détourne ici aux clichés sur les africains les décrivant comme « fous », joyeux, festif pour défendre ce mode de vie africaniste imaginaire plaqué de l’extérieur contre la politique développementiste qui la condamne. N’est-il pas possible de simplement affirmer à la fois, que les Africains n’ont pas ni à se conformer à l’image que s’en font les Occidentaux ni à chercher à s’en dédouanner ?

20 – Le mouvement révolutionnaire congolais ne doit pas cacher que, victorieux, il ne déposera jamais les armes avant la libération totale de l’Afrique du Sud, par le boycott, le blocus ou la guerre. Autant il se déclare prêt à accueillir fraternellement les révolutionnaires de tous les pays, autant il exige que le reste du monde dit civilisé se prépare dès maintenant à recevoir la minorité raciste sud-africaine, qui ne pourra en aucun cas espérer rester innocemment dans le pays qu’elle a totalement asservi. Sa dispersion sera manifestement la seule chance de sa survie.

L’Afrique du Sud de l’apartheid et la Palestine. N’oublions pas la Palestine. Ni non plus les Africains-Américains. Bref les colonisés de l’intérieur comme de l’extérieur…

21 – Le mouvement révolutionnaire congolais aujourd’hui ne se place pas dans l’histoire de la négritude, mais il entre dans l’histoire universelle. Il est une partie du prolétariat révolutionnaire qui va remonter vers la surface de tous les pays. Comme tel, il doit combattre Johnson et Mao. Il doit venger Lumumba et Liebknecht, Babeuf et Durruti.

La négritude est universelle. Elle n’a pas à se conformer à un petit récit du « prolétariat révolutionnaire » centré sur la petite Europe et sa petite histoire, ses petits principes et ses minuscules valeurs qui veut se faire plus gros que le boeuf. Et qui d’ailleurs a bien vite été remplacé suite à la chute du mur de Berlin et du bloc soviétique avec lui en 89…

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