Frantz Omar Fanon et le racisme colonial


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La racisme est une production de l’ère coloniale or nous avons tous appris sur les bancs de l’école Républicaine que le colonialisme a pris fin avec les indépendances nationales. De la même manière son corollaire la race nous apparaît comme absurde depuis que nous avons appris qu’il n’y a qu’une race : la race humaine. Et pourtant le racisme perdure. Pourquoi ? Et surtout, pourquoi mobiliser Frantz Fanon ici et maintenant pour y répondre ?

Partir de Fanon ne s’explique que si l’on prend comme postulat spatial et temporel que le colonialisme ne s’est pas déroulé seulement dans les colonies, mais également en métropole et qu’il ne s’est pas terminé avec les indépendances nationales. Il y a donc une actualité de la question coloniale en France métropolitaine. Si nous prenons au sérieux l’hypothèse de la continuité coloniale de cette société, nous devons analyser le racisme à travers les théories critiques du racisme colonial français. Frantz Fanon représente l’auteur phare de ces critiques.

Né à Fort-de-France, en Martinique, colonie française des Antilles, le 20 juillet 1925 d’un couple «sang mêlé» aisé dont il est cependant un enfant illégitime. Frantz est le plus noir de ses 8 frères et sœurs dans un pays où le colorisme règne : le statut social dépend de la blanchitude relative entre noirs. Au lycée son professeur, mentor, et bientôt ami se nommera Aimé Césaire. Durant la seconde guerre mondiale, il se porte volontaire pour combattre le nazisme et libérer la France dans les rangs des Forces Françaises Libres. Comme beaucoup de soldats coloniaux, il ressort déçu de cette lutte dont il espérait probablement qu’elle débouche à la l’émancipation des colonies. Il dira suite à cet engagement : « Si je ne retournais pas, si vous appreniez un jour ma mort face à l’ennemi, consolez-vous, mais ne dites jamais : il est mort pour la cause. Dites : Dieu l’a rappelé à lui ; car cette fausse idéologie, bouclier des laïciens et des politiciens imbéciles ne doit plus nous illuminer. Je me suis trompé ! Rien ici, rien qui justifie cette subite décision de me faire le défenseur des intérêts du fermier quand lui-même s’en fout. »1. Son propre engagement dépendra désormais de la lutte réelle des principaux concernés. En 47, il s’inscrit à la faculté de médecine de Lyon et se spécialise en psychiatrie. C’est alors qu’il s’engage dans la rédaction de sa thèse, Essai sur la désaliénation des Noirs, surtout connu sous le nom qui lui fut imposé par l’éditeur : Peau noire, masques blancs. Thèse qui lui fut refusé à l’université pour des raisons de censure politique.

Colonisé

En 1953, il est nommé médecin-chef de l’hôpital de Blida en Algérie où il passera trois ans à soigner des malades mentaux dans le contexte de la guerre de libération nationale. Il y combattra les thèses imputant la folie des indigènes à leur biologie ou leur culture. Son analyse c’est qu’elle provient avant tout de la situation coloniale. Il adhère au Front de Libération Nationale (FLN), dont il deviendra un cadre dirigeant, en 1957, et démissionne de son poste de médecin-chef en 1956 pour se rendre à Tunis et s’engager plus avant dans le combat. En 1960, au moment où il rédige son grand livre, Les Damnés de la Terre, le plus beau manifeste de la révolte anticoloniale, il se sait atteint d’une leucémie. Il meurt en décembre 1961 à l’âge de 36 ans. Fanon n’est pas un musulman, condition religieuse de l’indigénat en Algérie. C’est en tant que Martiniquais Noir qu’il est colonisé. Cadre dirigeant du FLN, Fanon est un colonisé de l’Empire Français qui le combattra dans sa plus grande colonie de peuplement : l’Algérie. Il adoptera le prénom de mujahid d’Omar. Mujahid est le terme islamique désignant les militants de la Révolution algérienne comme le nom de la revue du FLN qu’il dirigera. C’est de sa position de colonisé qu’il parlera du racisme comme d’un rapport colonial de race.

Racisme et Culture

C’est à partir de sa participation au Congrès des écrivains et artistes noirs où sa présentation s’intitule « Racisme et Culture » (publié dans Présence Africaine, juin 1956). que nous tirerons quelques enseignements sur le racisme. Ce texte est publié dans Frantz Fanon, Racisme et culture in Pour la révolution africaine, Paris, La Découverte et Syros, 2001, p.41.

Frantz Fanon – Structure

Pour Fanon le racisme n’est pas une maladie mais une structure coloniale, calqué dans sa forme islamophobe sur le conflit des Croisades, réifiant le colonisé et l’aliénant par une mystification verbale afin de lui faire accepter sa condition en cooptant une partie d’entre eux.

Pas une maladie, une Structure, Coloniale

Frantz Fanon – Abandon du racisme tare de l’esprit

Fanon ramène le racisme à une structure, le colonial, et donc, dans le cas des colonisés à un système : le colonialisme. Il veut dépasser l’idée du racisme comme maladie où les seuls vrais racistes seraient les méchants, agressifs, ignorants, frustrés. Il l’élargit à l’ensemble du groupe colonial dominant et à la partie aliénée des colonisés.

Objectivation

Frantz Fanon – Objectivation

Pour Fanon l’objectif du racisme n’est pas l’extermination mais « l’oppression systématisée d’un peuple », l’étude du racisme recoupant celle du comportement du « peuple qui opprime ». Ce comportement veut plutôt provoquer « agonie continuée qu’une disparition totale de la culture pré-existante ». Par agonie constituée, ou momification, il entend un maintien dans une forme rigide et invariable de la culture du colonisé qui n’est pas la culture pré-coloniale mais sa caricature. Il s’agit donc d’une culture fondée sur ses traits tels que le colonisateur les observe, de faire correspondre à la culture du colonisé, la vision orientaliste qu’en a le colonisateur. L’objectif de cette démarche relève de la tentative d’objectiver, d’encapsuler, d’emprisonner, d’enkyster la culture du colonisé de façon à pouvoir permettre au colon, le dominant dans le système racial, à prédire le comportement du colonisé et à l’identifier. La racisme relève également du maintien dans le stéréotype, dans la confirmation du préjugé.

Croix contre Croissant

Frantz Fanon – Valeurs Occidentales

Mais il faut aussi comprendre le racisme comme dynamique, car le produit de la société coloniale. A mesure des résistances au colonialisme, le racisme biologique se mue en racisme culturel. Fanon ne nie pas la persistance de ce qu’il nomme « l’équation morphologique » mais la défaite du nazisme, les luttes des colonisés, la prise de conscience des travailleurs des pays colonisateurs amène le racisme à se reformuler.

Fanon propose de façon fort originale la possibilité, de fait, d’une racialisation tenant des habitudes, traditions, rites, croyances, visions du monde d’un groupe social. Ce qu’il résume par « forme d’exister » ou de façon plus précise « des valeurs culturelles, des modalités d’existence ». Fanon le présente comme un comportement se matérialisant dans la critique « d’un chapeau original, d’une façon de parler, de marcher ». La racialisation constitue des groupes raciaux de la même façon que peuvent se constituer des classes.

Mystification verbale

Frantz Fanon – Mystification verbale

Par ailleurs les luttes des colonisés font sentir le raciste coupable et l’amène à tenter une autre stratégie. Celle de produire le consentement chez le ou la colonisé-e ou racisé-e (celui ou celle qui existe d’abord publiquement en fonction de sa « race »). Pour Fanon, il s’agit également de rechercher les répercussions du racisme à tous les niveaux de sociabilité et en particulier ce qui relève de la mystification verbale, mais également les actions d’adhésion, de collaboration du colonisé à sa propre exploitation. Il me semble également que nous devons penser le racisme sans consentement, et celui qui mystifie comme pouvant coexister dans une même société et dépendant des groupes sociaux en présence. S’il s’agit des fractions inférieures des groupes racisés ou de la fraction supérieure ou collaboratrice comme la décrit Fanon.

Aliénation

Frantz Fanon – Aliénation

A cette racialisation figeant le racisé s’ajoute une déracialisation paradoxale. Pour légitimer sa domination alors même que le racisme est disqualifié, le colon se nie en tant que race. Seul le groupe colonisé apparaît comme racialisé. C’est pourquoi, il me semble, important de persister à l’emploi de deux termes différentes pour décrire les groupes raciaux qualifiés de racialisés, et les groupes dominés rendus racialement visibles : les racisés. Fanon décrit également les stratégies du groupe racisé. Probablement en référence à la situation martiniquaise, Fanon décrit l’assimilation comme stratégie du groupe racisé essayant « d’imiter l’oppresseur et par là de se déracialiser. La « race inférieure » se nie en tant que race différente. Elle partage avec « la race supérieure » les convictions, doctrines et autres attendus la concernant. » Il rend ainsi problématique la thématique même de la racialisation, perçu nécessairement comme un mal, et la déracialisation comme un bien, alors même que la déracialisation fait partie intégrante du racisme tout comme la racialisation. La déracialisation du groupe dominant par lui-même est une mystification. La stratégie de déracialisation d’individus du groupe racisé renforçant la supériorité de la culture dominante puisqu’il s’agit « d’une condamnation irréversible de son style culturel propre » lorsque l’opprimé proclame son adhésion totale et inconditionnelle aux modèles culturels dominants.

Conclusion

Le racisme pensé par Fanon nous permet de comprendre que la racialisation, le fait d’assigner ou de se revendiquer d’une « race », comme la déracialisation, le fait de refuser de reconnaître ou de s’identifier à une « race », sont les deux faces du même phénomène. Son approche est également originale dans la manière de penser comme le racisme et le colonialisme comme allant de pair, et évoluant l’un avec l’autre.

Le décalage qu’il réalise du morphologique vers le culturel, vers la forme d’exister, devrait nous interpeller sur ce qui est désormais qualifier comme le nouveau racisme, probablement à tort.

Nous avons notamment pu voir comment un racisme sans race peut exister, (les races ça n’existe pas, il n’y a qu’une race, la race humaine) et permettre au colonialisme de continuer à exploiter et opprimer les colonisés en désarmant leurs résistances en les invitant à se nier comme race pour échapper à leurs conditions… La question de se présenter ou non de façon universelle ou particulière pour mettre fin au racisme est d’abord une question de stratégie de lutte contre le colonialisme.

  1. Actes du Mémorial Frantz Fanon de 1982, Frantz Fanon, éd. Présence Africaine, 1984., 1945, p. 269 []

2 comments on “Frantz Omar Fanon et le racisme colonial

  1. […] — Frantz Fanon, Racisme et Culture, 1956 […]

  2. Le pédagoguebelbrouksy@yahoo.fr dit :

    Le pédagogue :

    Dans les colonies, dites « ex-colonies » depuis « l’indépendance dans l’interdépendance », les métropoles poursuivent leur imposture.
    (l’indépendance dans l’interdépendance, c’est le statut octroyé par le système colonialo-impérialo-sioniste, et qui s’est traduit dans les colonies par la multiplication des « États » supplétifs, subordonnés avec plus ou moins de zèle, de soumission et de servilité dans l’exécution des ordres des métropoles et autres employeurs.
    Ces « États » sont fondés sur l’imposture, le crime, la trahison, la tromperie, la corruption, l’injustice, la perversion, la débauche, le mensonge, le pillage, l’oppression, l’exploitation, le viol, la tyrannie, la torture, l’enfermement, la négation de l’être humain).
    (On peut parler de ʺcolopolesʺ (contraction des mots « colonies » et « métropoles ») afin d’illustrer les interventions des métropoles, en Afrique, et dans d’autres colonies, pour maintenir la domination et entretenir des régimes mis en place à cet effet).
    En Afrique par exemple, la merde continue de gicler de partout.
    Nauséabonde.
    L’esclavage a fait des ravages.
    Les crimes colonialistes n’ont rien épargné.
    Le système colonialo-impérialo-sioniste alimente toujours, entretient, répand les ordures et la pourriture.
    Les employés des colonies mis à la « tête » des « États » par les employeurs des métropoles contribuent à faire de ce continent une décharge d’immondices dans tous les domaines.
    Ce qui a été appelé « l’indépendance dans l’interdépendance », n’a pas débarrassé les populations des colonies des massacres, des carnages, des destructions, des pillages, des génocides, des déportations, des enfermements, des viols, des tortures, des haines, des humiliations, des corruptions, des débauches, des horreurs et autres crimes.
    La France, pour ne citer qu’elle, qui considère ce continent comme ses chiottes, saisit certaines occasions pour disserter sur les tas de droits (l’État de droit), l’étable de la loi (les tables de la loi), et autres, en maintenant les persécutions, les oppressions, les destructions, la domination.
    Et au nom de ce qui est appelé « le devoir de mémoire », elle accorde une énorme importance aux commémorations d’autoglorification : flot constant de publications, de films, d’images, de conférences, de discours, de cérémonies, d’hommages, de décorations, célébrant « la grandeur universelle de la France éternelle » !
    Pour ce qui est des horreurs contre des populations partout dans le monde, la France affiche l’orgueil, l’arrogance, le mépris et vante l’apport « civilisationnel » du système colonialo-impérialo-sioniste « qui continue de veiller sur les valeurs de l’humanité » !
    De temps à autre, selon les besoins du moment, « les soldats indigènes » sont cités dans les « glorieux combats de la métropole » et la mort « pour la France ».
    La vérité, que beaucoup continuent de travestir, est que la métropole a enrôlé, par centaines de milliers, des indigènes pour servir de chair à canon dans les massacres colonialistes et les guerres pour la défense les intérêts de la métropole.
    Les colonies, leurs biens et leurs populations, font partie des intérêts des métropoles.

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