Malcolm X et le problème de la violence : Les émeutes raciales (3)

Malcolm X s'adressant à une foule

Malcolm X s’adressant à une foule

Les émeutes raciales sont au centre de l’intérêt donné à la question de la violence. La question des moyens, des méthodes, ressurgit à chaque nouvelle émeute. L’émeute est tel le pouls du mouvement. À chaque nouvelle émeute, le doute s’empare du mouvement des droits civiques et de ses soutiens. Chaque nouvelle émeute est une occasion pour les soutiens de l’auto-défense de passer à l’acte. Mais qu’en est-il dans les discours de Malcolm ?

Malcolm X, entre menace et organisation

Malcolm X analysait les émeutes raciales urbaines des jeunes noirs en termes quasi-sociologiques :

Leur amertume était à l’échelle de la nation – amertume militante, sans organisation, sans dirigeants. Ce furent les jeunes Noires, surtout, qui jetaient le défi, sans regarder aux conséquences. Le Blanc avait toutes les raisons de s’inquiéter. La moindre étincelle aurait pu déclencher une insurrection noire.1

Les causes qui [ont fait couler le sang] en 1964 ont-elles été éliminées ? Celles qui l’ont fait couler en 1963 ont-elles été éliminées ? Non, elles subsistent encore aujourd’hui.2

Il présente l’émeute d’un point de vue extérieur en établissant une distinction importante entre l’émeute non organisée, sans dirigeants et l’insurrection qui probablement serait organisée et auraient des dirigeants. L’émeute sert également, ici, à la fois d’épouvantail et d’incitation à sa récupération à des fins révolutionnaires. Mais à aucun moment, Malcolm n’encourage à l’émeute :

Je ne veux pas dire qu’il faille descendre dans la rue et se livrer à des violences, mais que vous ne devez être non-violent que si vous vous heurtez à une forme d’action non-violente. Je suis non-violent à l’égard de ceux qui pratiquent la non-violence à mon égard.3

N’allez pas croire que j’incite qui que ce soit à la violence. Tout ce que je veux, c’est vous avertir que la situation est explosive. Faites-en ce qu’il vous plaira. Si vous en tenez compte, peut-être pourrez-vous encore sauver votre peau. Mais si vous ignorez mon conseil ou si vous le tournez en ridicule, alors la mort est déjà à votre porte.4

Si ceux d’entre vous qui sont blancs ont à cœur le bien des noirs de ce pays, qu’ils comprennent, maintenant que le temps de la résistance non violente est révolu, que le temps de la résistance passive est révolu.5

Ainsi l’émeute lui sert à justifier sa stratégie. En se distinguant de la violence pour elle-même, il décrit sa stratégie d’auto-défense sous forme d’une violence réactive. De plus, l’émeute sert d’épouvantail pour pousser à prendre en considération les requêtes des noirs. Or le seul mouvement organisé au niveau national de tous les noirs, c’est celui des droits civiques. Par là, et de façon étonnante, il appelle les Blancs à répondre favorablement à leurs exigences sous peine d’émeutes.

Dans le même temps, il se refuse à toute condamnation des émeutiers ou de toute forme de racisme réactif. Il les qualifie même de frères de sang, du fait de la commune expérience de la vie dans le ghetto. Le passage par une naturalisation, une biologisation, du statut social est une manière  encore plus forte de présenter le lien de fraternité :

En ce qui me concerne, quiconque a connu la même sorte d’enfer que moi est mon frère par le sang. Et j’ai quantité de ces frères. Car tous nous avons eu la même vie d’enfer. Il s’agit donc de savoir, à supposer qu’ils n’existent pas, si les Frères de sang devraient exister ? Non pas de savoir s’ils existent mais s’ils devraient exister. Ont-ils le droit d’exister ? Depuis quand doit-on nier l’existence de son frère par le sang ? C’est comme si l’on refusait de reconnaître sa propre famille.6

Il cherche même à transformer les émeutes en action politique organisée tournée vers l’auto-défense. Ainsi, il estime que la criminalité comme l’émeute sont récupérables dans le mouvement qu’il espère construire :

En conclusion, je vous dirai, à vous qui vivez à Harlem comme moi : bien souvent nous nous entredéchirons, nous guettons l’occasion de nous nuire par d’aigres propos ou par le mensonge, nous secouons sur le seuil d’autrui la poussière de nos souliers ; si nous voulions vraiment la liberté pour les nôtres, nous ne perdrions pas tout ce temps et toute cette énergie à chercher les moyens de nous nuire les uns aux autres. Que ceux qui ont ce genre de talent viennent me trouver ; s’ils s’y entendent je leur donnerais de l’argent et je leur dirais où aller et à qui faire du tort. Ils entreront dans l’Histoire avec une réputation d’honorabilité.7

À peine plus d’un mois plus tard, alors qu’il souhaitait l’organisation de Harlem en vue de l’auto-défense et proclamait sa solidarité avec les émeutiers, notamment en refusant de condamner les émeutes, il loue la modération et légitime l’absence d’une action insurrectionnelle violente :

Comprenant que l’on préparait une provocation qui permettrait d’intervenir et d’écraser les militants, des éléments de Harlem, qui étaient préparés, entraînés et équipés pour riposter dans des situations de ce genre, se sont exprès abstenu d’intervenir. Le vrai miracle, dans cette explosion, c’est la modération dont ont fait preuve les gens de Harlem.8

Mais bien entendu, il n’explique ce non-passage à l’action que par le rapport de force. Ce qui est peu convaincant sachant à quel point Malcolm X insiste sur le droit à l’auto-défense. Malcolm X, le noir du ghetto de Harlem, ne cherche-t-il pas d’abord à faire passer un message aux autres noirs des ghettos dans un langage qu’ils comprennent lorsqu’il parle de droit à l’auto-défense plutôt que d’appel à l’insurrection ?

Sommaire de Malcolm X et le problème de la violence :

  1. Introduction
  2. Penser sa propre mort
  3. Les émeutes raciales
  4. Enjeux de la stratégie de la non-violence
  5. Condamner la non-violence
  6. Conclusion
  1. Alex Haley, Malcolm X, L’autobiographie de Malcolm X, p. 242 []
  2. Malcolm X, Le pouvoir est le maître-mot, 7 janvier 1965 []
  3. Malcolm X, Le bulletin de vote ou le fusil, 3 mars 1963 []
  4. Malcolm X, Rejoindre la révolution noire mondiale, 8 avril 1964 []
  5. Malcolm X, L’affaire du « gang de la haine » de Harlem. 29 mai 1964 []
  6. Malcolm X, L’affaire du « gang de la haine » de Harlem. 29 mai 1964 []
  7. Malcolm X, Il nous faut un mouvement Mau-Mau, 20 décembre 1964 []
  8. Malcolm X, Le pouvoir est le maître-mot, 7 janvier 1965 []

One comment on “Malcolm X et le problème de la violence : Les émeutes raciales (3)

  1. […] le plus intime, en abordant la façon dont Malcolm X pense sa propre mort. Puis nous examinerons le phénomène violent que sont les émeutes raciales qui furent l’objet de nombreux commentai…. Ce qui nous amènera à étudier sa critique de la philosophie de la non-violence au cœur du […]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *