Malcolm X et le problème de la violence : Condamner la non-violence (5)

Tout d’abord, il faut noter que Malcolm X n’ignorait en rien la théorie de la non-violence puisque durant son séjour en prison, il en a profité pour lire notamment Thoreau1. Le penseur de la non-violence aux USA. Mais dans le même temps, il s’était enquis de l’histoire des noirs aux USA, et notamment celle du pasteur Nat Turner qu’il utilise pour envoyer une pique au pasteur King :

Je découvris le pasteur noir Nat Turner qui avait fait naître la terreur de Dieu dans le cœur des maîtres blancs. Il n’était pas de ceux qui prêchent la résignation et la liberté par la « non-violence ».2

La nécessité de l’auto-défense

Pour Malcolm X, s’il faut parler de violence c’est exclusivement celle des suprématistes blancs. De ce fait, la stratégie de l’auto-défense s’impose pour s’en débarrasser. Celle de la non-violence s’attaquant principalement à la violence de l’oppressé n’a pour lui pas de sens :

Je ne crois pas en la violence, c’est pourquoi je veux y mettre fin. Vous ne parviendrez pas à y mettre fin au moyen de l’amour, de l’amour des choses d’ici bas. Non ! Tout ce que nous demandons, c’est une vigoureuse action auto-défensive que nous nous sentons en droit de susciter par n’importe quel moyen.3

Malcolm défend l’idée de l’auto-défense au nom de l’égalité. Si eux utilisent la violence, alors nous devons répondre par la violence dit-il en somme :

Moi-même, je serais partisan de la non-violence si c’était logique, si tout le monde devait être non violent tout le temps. Je dirais : « D’accord, allons-y, soyons tous non violents. » Mais je n’accepte aucune sorte de non-violence tant que tout le monde ne se rallie pas à la non-violence.4

Puisque nous sommes américains, à ce qu’on nous dit, eh bien ! Nous agirons à l’américaine : nous écraserons tout ce qui nous fait obstacle.5

La rhétorique de l’auto-défense, comme manière de présenter l’usage de la violence contre l’agresseur, se construit également contre l’accusation de racisme à rebours qui l’attend au tournant, du fait de son passé chez NOI, clairement suprématiste noir :

Pour moi, réagir avec violence au racisme blanc, ce n’est pas du racisme noir. Si vous venez me passer une corde au cou et que je vous pende pour cela, ce n’est pas du racisme. C’est votre attitude qui est raciste, mais ma réaction n’a rien à voir avec le racisme ; c’est la réaction d’un être humain qui cherche à se défendre et à se protéger.6

Une menace crédible

Pour Malcolm X, les choses sont simples, la réussite de la libération des Noirs ne peut se faire qu’en usant de l’auto-défense, violence proportionnelle à l’agression. Le slogan « par tous les moyens nécessaires » est donc essentiellement une menace de réaction dont l’efficacité tient plus à sa crédibilité qu’à sa mise en œuvre :

On obtient sa liberté en faisant savoir à l’ennemi que l’on est prêt à tout pour l’obtenir : alors, on devient libre, et alors seulement.7

Ce que confirme en filigrane cet extrait de l’appel aux Chefs d’États africains :

Dorénavant, si nous devons de toute façon mourir, nous périrons en rendant coup pour coup et nous ne tomberons pas seuls. Nous entendons faire en sorte que nos oppresseurs racistes connaissent eux aussi le goût de la mort. Nous savons bien que les tentatives que nous ferons pour nous défendre en usant de représailles – en répondant à la violence par la violence, œil pour œil et dent pour dent – pourraient provoquer en Amérique un conflit racial de nature à se transformer sans difficultés en un conflit international qui opposerait les races dans une guerre sanglante et violente. Dans l’intérêt de la paix et de la sécurité du monde, nous supplions les chefs des États africains indépendants de recommander que la Commission des Droits de l’Homme de l’O.N.U procède immédiatement à une enquête sur notre problème8

Ou encore ces appel du pieds au gouvernement fédéral US :

Puisque le gouvernement fédéral a montré que son intervention se limiterait à des paroles, c’est un devoir, notre devoir d’hommes, d’êtres humains, notre devoir envers les nôtres, que de nous organiser et de faire savoir au gouvernement que s’il ne met pas un terme aux activistes du Klan, nous y mettrons fin nous-mêmes. C’est alors que vous verrez le gouvernement chercher remède à la situation. Mais n’allez pas vous imaginer qu’il agira pour un quelconque motif moral.9

Par conséquent, si les serpents ne veulent pas qu’on leur donne la chasse à tous sans discrimination, je leur conseille de s’entendre pour nettoyer la maison reptilienne.10

Et finalement ces appels à l’auto-défense contre ceux perpétrant des exactions racistes :

Vous pouvez faire savoir à ces porteurs de cagoules que dorénavant, lorsqu’ils se mettront à tuer des noirs innocents, nous pensons qu’il faut leur répondre du tac au tac.11

On nous a assassiné trois des nôtres et la tête de l’assassin n’a pas été mise à prix. Ne vous contentez pas d’une mise à prix, dites qu’il vous le faut « mort ou vif ». Que le Klan sache que nous pouvons rendre coup pour coup, oui, coup pour coup. A bon chat, bon rat.12

Si l’agitation raciste que vous menez en ce moment contre les nôtres dans l’Alabama entraîne un dommage physique pour le pasteur King ou pour l’un quelconque des noirs américains qui ne font que chercher à jouir de leurs droits d’hommes libres, vous subirez, vous et vos amis du Ku Klux Klan, le maximum de représailles physiques de la main de ceux d’entre nous qui ne sont pas liés et désarmés par la doctrine de la non violence, et qui pensent que nous devons affirmer notre droit à l’auto-défense – par tous les moyens.13

Dans son autobiographie, on voit comment Malcolm X développe une réflexion systémique sur comment obtenir ce que l’on désire. La famille jouant chez lui un rôle de puissante parabole, chacune des anecdotes qu’il cite est source d’enseignement de sa part :

Je me souviens très bien que ma mère me demandait pourquoi je n’étais pas sage comme Wilfred, mais je pensais à part, moi, que Wilfred, si gentil et si doux, restait souvent sur sa faim. Je compris donc assez vite que, si l’on veut obtenir quelque chose, il vaut mieux faire du bruit.14

Ainsi, ce n’est pas tant la violence mais faire du bruit qui, à son sens, permet d’obtenir quelque chose. La menace de violence tient le rôle clef plus encore que la violence elle-même. Mais cette violence, il la limite. En aucune façon, elle ne pourrait se retourner contre les noirs eux-mêmes, sa famille, ce que nous pouvons comprendre, notamment, par cette parabole sur sa mère :

Quand elle apprenait que j’avais maraudé, elle me donnait le fouet, et moi j’essayais de donner l’alarme en hurlant. Une chose dont j’ai toujours été fier c’est que je n’ai jamais levé la main sur ma mère.15

Malcolm s’emploiera à mettre en exergue l’iniquité de traitement entre la violence raciste contre les noirs et la défense des noirs.

Quand on lynche, quand on tue de sang-froid un Noir, on dit toujours : « Ça s’arrangera . » La constitution autorise le port d’arme, et les Blancs en profitent. Mais si les Noirs s’avisent d’en faire autant, c’est « très mauvais signe ».16

Non-violence contre-productive

Mettant en avant la justice avant tout et faisant découler les moyens nécessaires, il dénonce comme criminelle la doctrine de la non-violence dans sa compréhension dominante :

On m’appelait « le Noir en colère numéro un. » Je ne désavouais pas ce titre. Je disais exactement ce que je pensais. « Je crois à la colère. La Bible dit qu’il y a un temps pour la colère. » Quand on m’accusait d’ « incitation à la violence », je répondais : « C’est faux. Je ne suis pas pour la violence gratuite. Je suis pour la justice. J’estime que si des Noirs attaquent des Blancs, et si les forces de l’ordre s’avèrent incapables de les protéger alors les Blancs ont le droit de se défendre, au besoin par les armes. Et si la loi ne parvient pas à protéger les Noirs contre l’agression des Blancs, les Noirs doivent prendre les armes, s’il le faut, pour se défendre. » « Malcolm X veut armer les Noirs! » titrèrent aussitôt les journaux. Eh bien ! J’estime que quiconque se laisse brutaliser sans rien faire pour se défendre est un criminel. Si c’est ainsi qu’on interprète la philosophie chrétienne, si c’est cela qu’enseigne Gandhi, alors je dirai que ce sont là des doctrines criminelles.17

Pour ce qui est de la non-violence, il est criminel d’apprendre à un homme à ne pas se défendre lorsqu’il est constamment en butte à des agressions violentes. Il est légal et licite de détenir un fusil ou une carabine. Nous pensons qu’il faut respecter les lois.18

Je ne suis pas pour quiconque me dit de tendre l’autre joue lorsqu’un racisme me décroche la mâchoire. Je ne suis pas pour quiconque dit aux noirs d’être non-violents, tandis que personne ne dit aux blancs de l’être.19

C’est au nom de l’égale condition d’humain des noirs que Malcolm X défend pour eux le droit de recourir aux mêmes méthodes que tous les autres peuples européens. C’est également parce qu’il estime que la stratégie de non-violence ne fait que repousser dans le temps la résolution du problème des noirs qu’il exige que le problème soit réglé immédiatement par l’auto-défense.

Je suis pour la violence, si la non-violence ne nous conduit qu’à ajourner indéfiniment la solution du problème noir, sous prétexte d’éviter la violence. Je suis contre la non-violence si elle signifie le renvoi de la solution aux calendes grecques. Si, pour faire reconnaître ses droits d’être humain, le Noir américain n’a de recours que la violence, alors je suis pour la violence comme le seraient, et vous le savez très bien, les Irlandais, les Polonais ou les Juifs qui feraient l’objet d’une discrimination flagrante. Je serais, comme eux, pour la violence quelles qu’en soient les conséquences et quelles qu’en soient les victimes.20

Je prétends qu’un noir est en droit, pour conquérir sa liberté, de faire tout ce que d’autres hommes ont dû faire pour conquérir la leur. Je prétends que nous n’obtiendrons jamais notre liberté, vous et moi, par la non-violence, la patience et l’amour.21

Plus grave encore pour Malcolm X, c’est l’inefficacité du mouvement pour les droits civiques. Il faut rappeler qu’il a commencé en 1955, et que jusqu’en 1964, les droits civiques ne sont toujours pas accordés.

Monsieur, j’éprouve beaucoup de respect et d’admiration pour un homme qui a l’audace de se lier lui-même les mains pour aller ensuite subir les violences d’une brute. Je suis bien obligé de le respecter, puisqu’il fait une chose que je ne comprends pas.22

Je ne crois pas en la violence, c’est pourquoi je veux y mettre fin. Vous ne parviendrez pas à y mettre fin au moyen de l’amour, de l’amour des choses d’ici bas. Non ! Tout ce que nous demandons, c’est une vigoureuse action auto-défensive que nous nous sentons en droit de susciter par n’importe quel moyen.23

Ce que je dis, sans chercher à condamner le C.O.F.O. ou le S.N.C.C (je connais trop de militants de cette organisation, des gens courageux, étudiants et adultes) c’est que, puisque votre méthode est, comme vous dites, « tactique » : une méthode tactique doit permettre d’obtenir certains résultats. Elle doit vous permettre de rester en vie. Elle doit avoir pour but de vous assurer la victoire. Eh bien, nous ne pouvons pas dire qu’une victoire ait été remportée. Nous ne pouvons pas dire que cette méthode maintienne les gens en vie… Je ne vous critique ni ne vous condamne, mais je mets en doute la valeur de votre tactique.24

Les causes de l’hégémonie de la non-violence

Le problème de Malcolm X n’est donc pas tant le mouvement des droits civiques que sa direction prônant la non-violence, quelquefois en contradiction avec sa base. Si elle est contreproductive, rejetée par une partie importante de sa base, l’on peut se demander pourquoi elle reste hégémonique. Il identifie trois causes de cette domination de l’hégémonie non-violente : une direction intégrationniste, une presse partisane et la présence de libéraux blancs.

Le fait de chercher à avoir une bonne réputation, de donner une bonne image, d’éviter d’être blessé, et de ne pas se donner les moyens que les racistes utilisent sont à son sens les trois fautes des leaders noirs intégrationnistes du mouvement des droits civiques :

[Nos dirigeants] nous disent toujours que nous sommes battus d’avance, que nous devons agir de façon non-violente et prudente si nous ne voulons pas être blessés ou anéantis. Mais nous ne marchons pas.25

Si les dirigeants du mouvement non violent peuvent aller dans la communauté blanche enseigner la non-violence, fort bien, je suis d’accord. Mais tant qu’ils se borneront à enseigner la non-violence dans la seule communauté noire, nous ne pourrons être d’accord. (…) Si les noirs doivent être les seuls à pratiquer la non-violence, ce n’est pas équitable. C’est renoncer à la vigilance. C’est en fait nous désarmer et nous priver nous-mêmes de toute défense…

Nul de ceux qui veulent avoir bonne réputation ne sera jamais libre. Ce genre de réputation ne vous donne pas la liberté. Il faut tenir quelque chose à la main et dire : « Ce sera toi ou ce sera moi, mais l’un de nous deux y restera ». Je vous assure qu’alors « l’homme » vous donnera votre liberté. Il dira : « Mais, c’est qu’il le ferait ! » J’ai dit qu’il fallait tenir quelque chose à la main – je ne préciserai pas ce que j’entends par là. Ce n’est pas à une banane que je pense.26

Or, maintenant que vient l’heure de notre libération, voilà que vous cherchez au fond du sac, dans l’espoir d’y trouver des non-violents, des pacifiques, des hommes durs à la souffrance qui pratiquent le pardon des offenses. Ce n’est pas cela que je cherche.27

La deuxième cause de la domination de la stratégie non-violente selon lui relève de la presse. Il faut noter que Malcolm X fut le fondateur du journal Muhammad speaks au sein de Nation of Islam, et qu’il vit ce média qu’il avait fondé devenir son pire ennemi. Il a donc une conscience aigüe du pouvoir de la presse. La presse participerait à l’aliénation des Africains-américains en leur faisant admettre l’idéologie raciste :

C’est le rôle de la presse, de cette presse irresponsable : faire passer l’assassin pour la victime et la victime pour l’assassin. Si vous n’y prenez pas garde, les journaux vous feront haïr les opprimés et aimer les oppresseurs. Si vous n’y prenez pas garde, ils vous arrive ce que j’ai vu arriver à certains d’entre vous : vous tombez dans le piège, vous vous haïssez vous-mêmes et vous aimez cet homme [blanc] qui vous fait mener une vie infernale. Vous laissez cet homme-là vous amener, par ses manœuvres, à penser que vous avez tort de lui faire la guerre lorsqu’il vous fait la guerre. Il vous fait la guerre le matin, et le midi, et le soir, tout le temps et vous persistez à croire que vous auriez tort de lui rendre coup pour coup. Pourquoi ? À cause de la presse. Des journaux qui vous donnent tort. Tant que vous prenez des raclées, vous êtes des types bien. Tant que vous vous faites casser la gueule, vous êtes des types bien. Tant que vous vous laissez attaquer par ses chiens, vous êtes des types bien. À cause de cette presse qui fabrique des images de vous. Cela est dangereux si vous ne vous en gardez pas : la presse vous fera aimer l’assassin, ainsi que je vous le dis, et haïr la victime de l’assassin.28

Quand je dis que nous devons nous défendre contre la violence d’autrui, ils usent habilement de leur presse pour faire croire au monde que j’appelle à la violence, un point c’est tout. Je n’appellerais personne à la violence sans motif.29

Le troisième facteur de l’absence d’action directe et d’auto-défense dans le mouvement des droits civiques découle de la présence de libéraux blancs dans le mouvement. Il estime, en effet, que seul un groupe composé exclusivement de Noirs peut se départir de la stratégie de la non-violence :

Vous remarquerez que la lutte de libération à laquelle participent les groupes intégrés se caractérise toujours essentiellement par la non-violence. Chaque fois qu’un groupe intégré se présente, c’est toujours sur la non-violence que l’accent est mis. L’étude de ces groupes intégrés démontre que les blancs qui s’engagent dans une action dont le succès est censé profiter aux noirs, sont ordinairement plus enclins à adopter une attitude non-violente. C’est cela qui suscite la défiance des noirs. Les groupes prêts à se battre ne sont habituellement pas intégrés.30

Lettre de Malcolm X invitant Martin Luther King, ou un des représentants du SCLC à une conférence amicale au nom de l'unité noire. Source : The Martin Luther King, Jr Papers Project.

La subversion des militants des droits civiques

Malcolm mentionnera de façon explicite un des éléments les plus visuellement frappants de la violence policière contre le mouvement des droits civiques, les lâchers de chiens sur les manifestants. Il appellera à tuer ces chiens. Il est permis de comprendre l’appel au meurtre des serviteurs canins de la répression raciste blanche comme une volonté de voir l’homme noir se considérer comme humain en tuant le chien, serviteur de l’Homme Blanc. Pour se considérer comme humain, il serait nécessaire d’accomplir ce que le seul homme reconnu comme tel, l’Homme Blanc, se permet.

Lorsque les nôtres sont mordus par des chiens, ils sont en droit d’abattre ces chiens. Nous devons être pacifiques et respecter les lois – mais le moment est venu, pour le noir américain, de recourir à l’auto-défense chaque fois qu’il est victime d’une agression injuste et illégale.31

Lorsque vous manifestez contre la ségrégation et qu’un homme a l’audace de lancer sur vous un chien policier, abattez ce chien, tuez ce chien. Même s’ils doivent me jeter en prison demain, je vous dis de tuer-ce-chien. C’est ainsi que vous mettrez fin à cela.32

Dans le même temps, il s’agit d’une tentative de subversion du mouvement des droits civiques lui-même en tentant d’y insérer des éléments de la stratégie de l’auto-défense. Il déclarera, par exemple :

Je le déclare, il est temps que les noirs s’unissent pour mener ensemble l’action nécessaire pour leur arracher leurs cagoules, afin qu’ils cessent de faire peur aux nôtres. C’est tout. Lorsque nous disons cela, leur presse nous traite de « racistes à rebours ». « Ne combattez que dans le respect des règles fondamentales établies par ceux contre lesquels vous luttez. » C’est de la folie, mais cela montre comment ils font.33

Je ne pense tout simplement pas que nous triompherons en chantant. Si vous vous procurez un 45 et que vous chantiez « We shall overcome », je suis avec vous.34

Tentative qui avait déjà démarré en 1963. Malcolm X en tant que ministre du culte de la mosquée n°7 de Nation of Islam à New York avait invité Martin Luther King, ou un de ses représentants, à faire un discours sans qu’il puisse être contredit en expliquant la nécessité de l’unité face aux Blancs.

Puis, publiquement, à propos de la marche sur Washington, Malcolm déclarera :

C’était la révolution. C’était la révolution noire. C’étaient les masses qui étaient dans la rue. Elles faisaient mortellement peur à l’homme blanc et aux organes du pouvoir blanc, à Washington, D.C ; j’y étais.35

Il se fera plus précis dès 1963, dans le discours The Ballot or the bullet, le bulletin de vote ou le fusil où il évoque le processus de lutte enclenché par le COFO et le SNCC visant à inscrire les noirs sur les listes électorales :

Ne gaspillez pas vos bulletins de vote. Un bulletin, c’est comme une balle. Ne votez pas tant que vous n’apercevrez pas de cible et si la cible est hors d’atteinte, gardez votre bulletin en poche.36

Nous collaborerons en tous lieux et en tous temps avec tous ceux qui veulent pour de bon s’attaquer de front à ce problème, de façon non-violente tant que l’ennemi est non-violent et de façon violente lorsqu’il recourt à la violence.37

Il appelle ainsi, en même temps, à participer au mouvement des droits civiques, et à ne pas donner ses voix au parti Démocrate dans l’attente d’une offre politique adéquate. Le Mississipi Freedom Democratic Party, porté par le COFO, forma début 1964, une délégation intégrée du parti Démocrate dans le Sud souhaitant remplacer la délégation ségrégationniste existante. Est-ce l’offre politique qu’il attend ? Rien n’est moins sûr, puisqu’à son sens, le refus de se voir inscrire sur les listes électorales par des moyens non-violents appelle à une réaction violente :

Eh bien, à supposer que vous ne deviez jamais me revoir, que je doive mourir demain matin, mes derniers mots seront : le bulletin de vote ou le fusil, le bulletin de vote ou le fusil.38

Pour y parvenir sans effusion de sang, il n’y a qu’un moyen : donner aux noirs le droit de vote sans restriction dans tous les États de l’Union. Mais si les noirs n’obtiennent pas le droit d’user du bulletin de vote, vous trouverez en face de vous un homme nouveau qui renoncera au bulletin pour donner la parole au fusil.39

C’est seulement ainsi que l’on conquiert sa liberté, à coups de bulletin ou à coups de fusil.40

La place des blancs

Cette réflexion sur les causes du choix pour la violence ou la non-violence, faisant reposer sur la présence de blancs le choix de la non-violence, l’amène à poser de façon aigüe la place des blancs dans le mouvement des droits civiques.

Je crois bien que certains blancs sont sincères. Mais je pense qu’ils doivent faire la preuve de leur sincérité. Et ce n’est pas en chantant avec moi que vous me convaincrez. Ni en vous montrant non-violents. Vous pouvez me convaincre en reconnaissant la loi de la justice. Cette loi dit : « Vous récolterez ce que vous avez semé. » Cette loi dit : « Qui frappe avec l’épée périra par l’épée ». La justice, c’est cela. Si vous êtes avec nous, tout ce que je vous demande, c’est de nous soutenir dans notre lutte de libération en faisant ce que les blancs ont toujours fait lorsqu’ils se battaient pour conquérir leur propre liberté.41

La condition qu’il pose à la participation des blancs c’est leur soutien à la stratégie de l’auto-défense. Le terme libéraux qualifiant en réalité les libéraux blancs.

Mais je ne veux pas entendre parler des libéraux non-violents. Cela ne veut pas dire qu’il faille être violent, mais qu’on ne peut être non-violent.

Il faut des groupes, qu’ils soient blancs ou noirs, résolus à user de tous les moyens nécessaires pour sauvegarder la vie et les biens des gens lorsque la loi se montre incapable de jouer son rôle.42

C’est l’un des sujets sir lequel il évoluera le plus après sa sortie de Nation Of Islam. Il déclarera ainsi que son plus grand regret est d’avoir répondu « Rien » à une jeune étudiante blanche, lui demandant ce qu’elle pouvait bien faire pour l’aider.

La religion

La religion joue un rôle important de ressources spirituelles et divines d’appui à la stratégie de l’auto-défense. Le ministre du culte Malcolm utilise la religion pour justifier sa stratégie en évoquant la loi du talion :

Il n’y a rien dans notre livre, le Coran, qui nous apprenne à souffrir en silence. Notre religion nous apprend à être intelligents. Soyez pacifique, poli, respectueux des lois, et des gens ; mais si quelqu’un pose la main sur vous, envoyez-le au cimetière. Voilà une bonne religion. En fait, c’est la religion de l’ancien temps. C’est celle dont Maman et Papa parlait : œil pour œil, dent pour dent, vie pour vie. Voilà une bonne religion. Personne ne craint que cette religion soit enseignée excepté un loup, qui veut faire de vous son repas… Non, préserver votre vie, c’est la meilleure chose que vous avez. Et si vous devez l’abandonner, alors rendez-leur la monnaie de leur pièce.43

Chez Malcolm, la providence divine est un moteur de l’action pour réaliser, par tous les moyens nécessaires, la prophétie divine de justice :

Je ne prétends pas être inspiré par Dieu, mais j’ai foi en la direction divine, en la puissance divine et en la réalisation de la divine prophétie.44

Mais la religion joue un autre rôle pour Malcolm X à l’opposé de Martin Luther King pour qui elle permet de proclamer l’amour de l’ennemi. Ce rôle c’est celui de pacificateur des relations entre frères et sœurs. Ces frères et sœurs sont certes les Musulmans du monde entier dans une réflexion universaliste islamique. Mais ce sont surtout d’autres Noirs puisqu’il s’adresse à un public à majorité non-musulmane. Cette fraternité raciale et religieuse, il faut, vu la compréhension de Malcolm X du terme Black, la comprendre au sens universel de non-blanc :

Je crois qu’il me faut d’abord expliquer ce que je veux dire par « Salam aleikum ». Cette expression se traduit par « paix » ; on l’emploie toujours lorsqu’on s’adresse à son frère ou à sa sœur. (…) Autrement dit, nous sommes tous en paix les uns avec les autres, en tant que frères et sœurs.45

La paix et l’amour étant ainsi une obligation entre Blacks, Malcolm X promeut ainsi la stratégie de la non-violence entre Blacks. Nous voyons là un autre exemple où apparaît le caractère relatif et non-essentialiste de la stratégie de Malcolm X.

Sommaire de Malcolm X et le problème de la violence :

  1. Introduction
  2. Penser sa propre mort
  3. Les émeutes raciales
  4. Enjeux de la stratégie de la non-violence
  5. Condamner la non-violence
  6. Conclusion
  1. Malcolm X, Alex Haley, L’auto-biographie de Malcolm X, Grasset, 1993, p. 134 []
  2. Malcolm X, Alex Haley, L’auto-biographie de Malcolm X, Grasset, 1993, p. 159 []
  3. Malcolm X, Après l’attentat : Je ne suis pas raciste… ,13 février 1965 []
  4. Malcolm X, Avec la jeunesse du Mississipi, 31 décembre 1964 []
  5. Malcolm X, Montrez-moi le capitaliste, je vous montrerai le vautour. 20 décembre 1964 []
  6. Malcolm X, Le pouvoir noir, Sur le racisme []
  7. Malcolm X, Avec la jeunesse du Mississipi, 31 décembre 1964 []
  8. Malcolm X, Appel aux chefs d’Etats africains, 17 juillet 1964 []
  9. Malcolm X, Après l’attentat : Je ne suis pas raciste… ,13 février 1965 []
  10. Malcolm X, Montrez-moi le capitaliste, je vous montrerai le vautour. 20 décembre 1964 []
  11. Malcolm X, Montrez-moi le capitaliste, je vous montrerai le vautour. 20 décembre 1964 []
  12. Malcolm X, Il nous faut un mouvement Mau-Mau, 20 décembre 1964 []
  13. Malcolm X, Après la tentative d’assassinat à l’encontre de MLK, 24 janvier 1965 []
  14. Malcolm X, Alex Haley, L’auto-biographie de Malcolm X, Grasset, 1993, p. 31 []
  15. Malcolm X, Alex Haley, L’auto-biographie de Malcolm X, Grasset, 1993, p. 40 []
  16. Malcolm X, Alex Haley, L’auto-biographie de Malcolm X, Grasset, 1993, p. 288 []
  17. Malcolm X, Alex Haley, L’auto-biographie de Malcolm X, Grasset, 1993, p. 292-293 []
  18. Malcolm X, Déclaration d’indépendance, 12 mars 1963 []
  19. Malcolm X, Il nous faut un mouvement Mau-Mau, 20 décembre 1964 []
  20. Malcolm X, Alex Haley, L’auto-biographie de Malcolm X, Grasset, 1993, p. 293 []
  21. Malcolm X, Il nous faut un mouvement Mau-Mau, 20 décembre 1964 []
  22. Malcolm X, Avis à un chaud partisan de la non-violence []
  23. Malcolm X, Après l’attentat : Je ne suis pas raciste… ,13 février 1965 []
  24. Malcolm X, Avis à un chaud partisan de la non-violence []
  25. Malcolm X, Montrez-moi le capitaliste, je vous montrerai le vautour. 20 décembre 1964 []
  26. Malcolm X, Montrez-moi le capitaliste, je vous montrerai le vautour. 20 décembre 1964 []
  27. Malcolm X, Avec le salut de Che Guevara, 13 décembre 1964 []
  28. Malcolm X, Avec le salut de Che Guevara, 13 décembre 1964 []
  29. Malcolm X, Après l’attentat : Je ne suis pas raciste… ,13 février 1965 []
  30. Malcolm X, L’affaire du « gang de la haine » de Harlem. 29 mai 1964 []
  31. Malcolm X, Déclaration d’indépendance, 12 mars 1963 []
  32. Malcolm X, Le bulletin de vote ou le fusil, 3 mars 1963 []
  33. Malcolm X, Après l’attentat : Je ne suis pas raciste… ,13 février 1965 []
  34. Malcolm X, Montrez-moi le capitaliste, je vous montrerai le vautour. 20 décembre 1964 []
  35. Malcolm X, Et d’abord qu’est-ce qu’une révolution, NOI, 9/10 novembre 1963 []
  36. Malcolm X, Le bulletin de vote ou le fusil, 3 mars 1963 []
  37. Malcolm X, Le bulletin de vote ou le fusil, 3 mars 1963 []
  38. Malcolm X, Le bulletin de vote ou le fusil, 3 mars 1963 []
  39. Malcolm X, Rejoindre la révolution noire mondiale, 8 avril 1964 []
  40. Malcolm X, Il nous faut un mouvement Mau-Mau, 20 décembre 1964 []
  41. Malcolm X, Il nous faut un mouvement Mau-Mau, 20 décembre 1964 []
  42. Malcolm X, Avis à un chaud partisan de la non-violence in Le pouvoir noir, p. 248 []
  43. Malcolm X, Et d’abord qu’est-ce qu’une révolution, Nation of Islam, 9 ou 10 novembre,1963 []
  44. Malcolm X, Déclaration d’indépendance, 12 mars 1963 []
  45. Malcolm X, Montrez-moi le capitaliste, je vous montrerai le vautour. 20 décembre 1964 []

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