Malcolm X et le problème de la violence : Conclusion (6)

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Nous l’avons vu, la violence recouvre divers aspects de la politique Africaine-américaine de la période des luttes pour les droits civiques. À travers le problème de la violence, Malcolm X nous transmet son message qu’il s’agisse de sa propre mort, des émeutes raciales, du mouvement des droits civiques ou de la stratégie de la non-violence.

La violence dans les discours de Malcolm autant que dans les faits de la Black revolution, se décline de plusieurs façons qu’il s’agisse de l’assassinat politique, du racisme, de la répression, de la haine, de la colère, de l’émeute, de l’auto-défense, de la violence symbolique, de la mise en crise. Le ghetto Noir du Nord des USA d’un Malcolm ex-délinquant se fait sentir, de façon profonde, précisément sur cette question.

Mourir pour Malcolm revêt un sens politique. Il s’est projeté dans une mort prématurée de façon violente et de fait, il meurt assassiné.  Ce que Malcolm X espère le plus de sa mort, c’est qu’elle serve de phare pour les luttes à venir par l’exemple d’un Noir devenu homme en sacrifiant tout, y compris sa famille, pour l’amour de son peuple. Se tenir prêt à mourir, c’est essentiellement un appel à une lutte de libération qui ne recule pas devant les moyens violents.

Les émeutes raciales des Africains-américains sont pour Malcolm un levier de leurs luttes. Ce sont des menaces à l’ordre établi à prendre au sérieux et qui devraient servir de signal pour répondre aux problèmes auxquels les Africains-américains sont confrontés. La violence des émeutiers est exploiteé politiquement. Malcolm, qui vécut au ghetto noir de Harlem, développe une réflexion quasi-sociologique sur ces événements. Il y voit une potentialité de lutte, une fois organisée. Il espère transformer la violence de l’émeute désorganisée en violence politisée.

Malcolm pense la violence d’abord comme celle du blanc contre le noir. L’amour et la violence sont dans une relation dialectique qu’il cherche à dépasser. À son sens la stratégie intégrationniste de la non-violence c’est l’amour des autres et la violence entre soi. Alors que celle d’auto-défense, celle qu’il défend c’est l’amour de soi et la violence contre les autres. De part son expérience du ghetto, Malcolm voit que la violence la plus importante de la part des noirs est subie par les noirs eux-mêmes au travers de la criminalité et la délinquance entre eux. Violence qu’ils se font subir entre eux parce qu’ils subissent eux-mêmes la violence sans y répondre. Or pour lui, une fois accumulée, elle doit être redirigée pour s’en débarrasser. La solution qu’il préconise est de transférer cette violence vers l’oppresseur afin de la faire cesser entre les noirs. Cette logique n’est pas dépourvue de faille. Bien qu’il explique que la violence qu’il défend n’est qu’auto-défense, ses mots dépasseront de loin ses actions puisqu’il défendra les assassinats de colons au Kenya sans pour autant organiser aucune lutte d’auto-défense sur le territoire des USA.

L’objectif de la déségrégation est au cœur de l’idéologie de la non-violence. Or la fin de la ségrégation n’aura pas signifié la fin du système raciste, et encore moins l’amélioration de la condition de tous les noirs. Certes les classes moyennes et bourgeoises noires, les noirs les moins noirs si l’on peut dire, en profiteront. Dans le même temps, les noirs des ghettos paieront cette fuite des classes supérieures noires par une pauvreté et une précarité accrue. Le fait que Malcolm, ne s’intéresse que peu à la déségrégation peut se comprendre à l’aune de cette réalité. De plus, la déségrégation ne se comprend que dans une volonté d’intégration dans un cadre national. Ce que relève Malcolm c’est que cette nation Américaine est avant tout et surtout blanche. Le slogan du Ku Klux Klan n’est-il pas « 100% Américain » ? Là où les intégrationnistes dans leur optimisme fondent l’espoir d’une nation américaine post-raciale, Malcolm s’affirme clairement contre la nation américaine. La violence d’inspiration anticolonialiste qu’il développe s’ancre dans ce discours.

L’hégémonie non-violente et intégrationniste tiendra pourtant jusqu’à la mort de Martin Luther King. Malcolm impute cette réussite, ou plutôt cet échec de son point de vue, à la presse, à la direction politique qui conservera le cap non-violent et intégrationniste et à la présence de blancs. Or ce sont plutôt les victoires ou les défaites du mouvement intégrationniste qui renforcent ou affaiblissent la stratégie de la non-violence. La violence de la répression renforce le camp nationaliste et l’auto-défense comme stratégie. Mais l’acquisition des droits civiques vient tout bouleverser, rendant caduque tout à la fois la logique non-violente et celle de libération nationale. Car une fois les droits civiques acquis, les Noirs sont en mesure d’obtenir de nouveaux droits pour eux-mêmes sans les quémander ni passer à la lutte armée. Or c’est une éventualité que Malcolm ne semble pas avoir prise en compte dans ses discours. Il s’arrête avec l’acquisition de ces droits avec cette menace : les droits ou la guerre. La centralité de la question de la violence semble alors intrinsèquement liée avec l’absence de droits civiques et l’exclusion de la citoyenneté de ceux qui la subissent de plein fouet au quotidien et qui pourraient être tentés d’opter pour la loi du talion pour toute réponse.

Sommaire de Malcolm X et le problème de la violence :

  1. Introduction
  2. Penser sa propre mort
  3. Les émeutes raciales
  4. Enjeux de la stratégie de la non-violence
  5. Condamner la non-violence
  6. Conclusion

5 comments on “Malcolm X et le problème de la violence : Conclusion (6)

  1. […] Conclusion Tweet (function(d, s, id) { var js, fjs = d.getElementsByTagName(s)[0]; if (d.getElementById(id)) {return;} js = d.createElement(s); js.id = id; js.src = "//connect.facebook.net/en_US/all.js#xfbml=1"; fjs.parentNode.insertBefore(js, fjs); }(document, "script", "facebook-jssdk")); Alex Haley, Malcolm X, L’autobiographie de Malcolm X, p. 242 [↩]Malcolm X, Le pouvoir est le maître-mot, 7 janvier 1965 [↩]Malcolm X, Le bulletin de vote ou le fusil, 3 mars 1963 [↩]Malcolm X, Rejoindre la révolution noire mondiale, 8 avril 1964 [↩]Malcolm X, L’affaire du « gang de la haine » de Harlem. 29 mai 1964 [↩]Malcolm X, L’affaire du « gang de la haine » de Harlem. 29 mai 1964 [↩]Malcolm X, Il nous faut un mouvement Mau-Mau, 20 décembre 1964 [↩]Malcolm X, Le pouvoir est le maître-mot, 7 janvier 1965 [↩] […]

  2. […] Conclusion Tweet (function(d, s, id) { var js, fjs = d.getElementsByTagName(s)[0]; if (d.getElementById(id)) {return;} js = d.createElement(s); js.id = id; js.src = "//connect.facebook.net/en_US/all.js#xfbml=1"; fjs.parentNode.insertBefore(js, fjs); }(document, "script", "facebook-jssdk")); Nous retiendrons l’appellation Black Revolution en lieu et place du dominant Mouvement pour les droits civiques parce que le dernier oriente directement la lecture de cette lutte dans un sens intégrationniste, alors que le premier a été employé aussi bien par des intégrationnistes comme Martin Luther King dans le sens d’une réforme radicale, que par des nationalistes tel Malcolm X où elle a pris le sens d’une lutte de libération nationale [↩]Jeremy ROBINE, SOS RACISME ET LES « GHETTOS DES BANLIEUES » : CONSTRUCTION ET UTILISATIONS D’UNE REPRÉSENTATION, Hérodote, n°113, 2004/2, p. 134-151 [↩]Michel KOKOREFF, Ghettos et marginalité urbaine, Lectures croisées de Didier Lapeyronnie et Loïc Wacquant, Revue française de sociologie, 50-3, 2009, p. 553-572 [↩] […]

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