Le personnage d’Angela Davis, fruit de l’américanisation et de la contre-culture de Chloé Zollman

Extrait du mémoire de master en Histoire «L’Engagement pour Angela Davis en Belgique (août 1970 – juin 1972)» de Chloé Zollman en 2009 à l’Université catholique de Louvain au sous la direction du Prof. Paul Servais. 

J'ai moi-même redécouvert ce vieux livre jauni, dans la bibliothèque de ma mère en Tunisie : «Angela Davis Parle»...

Le personnage d’Angela Davis, fruit de l’américanisation et de la contre­-culture1
Après avoir parcouru la vie d’Angela Davis, il nous semble important d’inscrire le personnage dans son époque, une époque qui oscille entre fascination et rejet de total des États­-Unis.
L’américanisation est un terme qui recouvre des réalités diverses. Une définition générale nous est donnée par Dominique Barjot dans son introduction à la publication des actes d’un colloque sur le sujet. Selon lui, l’américanisation est :

« la généralisation d’un mode de vie, d’une civilisation née outre­atlantique par fusion d’apports multiples eux­mêmes venus, pour l’essentiel, d’Europe. (…) [Elle] résulte d’un transfert vers l’Europe occidentale des méthodes de production, des modèles de consommation, du mode de vie, des pratiques socio­culturelles ou des cadres de pensée nés ou adoptés originellement aux États­-Unis. »2.

Cette définition peut être enrichie par une nuance qu’apporte George McKay. Être américanisé, ce serait avoir acquis les codes culturels permettant de « comprendre les produits culturels américains comme si l’on était américain »3.

Phénomène apparu au XIXe siècle, l’américanisation connaît un essor particulier après la Seconde guerre mondiale. À la fin du conflit, face à une Europe détruite par cinq années de guerre ou d’occupation, les États­-Unis, grands vainqueurs avec l’Union soviétique, se posent en modèle de réussite à tous les niveaux (économique, social, culturel, conceptuel). L’aide américaine pour la reconstruction du vieux continent s’organise et avec elle, les méthodes et modes de pensée américains se propagent. Avec le début de la Guerre froide (1948), les deux blocs tentent d’accroître leurs zones d’influence respectives ; l’Europe est, dans cet objectif, un enjeu particulier. Les positions stratégiques des puissances Est et Ouest se fixent avec la conclusion des alliances militaires (OTAN en 1949 et Pacte de Varsovie en 1955).

Cette situation de Guerre froide est donc la force motrice des relations entre l’Europe et les États­-Unis. L’Amérique s’engage en Europe dans différents domaines : militaire, politique et économique d’abord ; ensuite, et par conséquent, culturel, la dimension économique s’étant diffusée dans tous les secteurs de la société. Cette américanisation sera généralisée en Europe mais ne sera jamais dominante. Des pays y résistent, d’autres sélectionnent, adaptent, transforment les apports américains selon leurs identités nationales propres.

L’ensemble des auteurs consultés se rencontrent en général sur un point : le décalage qui existe entre l’Amérique telle qu’elle est imaginée par les Européens et la réalité des États­-Unis. Cette vision est tantôt réductrice, tantôt construite de toutes pièces, formée autour d’images stéréotypées issues du mythe du « rêve américain ». Un espace utopique de désirs mais aussi de peurs se crée, régi par des valeurs de libération, de rêve, de jeunesse, parfois aussi de violence. Ce système exerce son influence tant à l’extérieur qu’à l’intérieur de son cadre de production. Il joue aussi un rôle dans la vision qu’ont les Américains d’eux­mêmes, avec les déceptions que cela peut engendrer – le Willy Loman de Death of a Salesman en est l’exemple parfait4.

Avec l’américanisation, c’est la culture de masse qui se propage dans le monde entier et, en tout premier lieu, en Europe. La société libérale de tous les possibles à l’américaine rencontre une Europe où milieux sociaux et formes spécifiques de culture sont encore intimement liés. De cette confrontation naîtra un changement du système culturel européen. Les frontières entre culture d’élite et culture populaire se gomment, les générations sont à présent sur un pied d’égalité face à la culture.

Au cours des décennies d’après­guerre, une évolution s’opère. La rhétorique de libération promouvant le modèle américain est peu à peu utilisée dans le cadre de discours soutenant un autre mode de pensée. L’américanisation, vue par certains comme libératrice, commence à être envisagée comme potentiellement annihilante. La génération des baby­ boomers exprime sa frustration face à une société bourgeoise qui semble stagner. Dans le cadre des revendications des mouvements afro­américains, de la guerre du Vietnam et des mouvements estudiantins, une revendication générale ébranle les bases de la société américaine en remettant en cause ses fondements. Cette contre­culture rejette non seulement la civilisation mais aussi l’idée même de civilisation. Dans une société où les valeurs spirituelles semblent écrasées par le matériel, il faut réinventer une culture et, avec elle, de nouvelles valeurs enfin égalitaires. Cette profonde remise en cause émane principalement des mouvements de gauche, voire d’extrême-gauche, qui légitiment la révolution comme seule voie de destruction du passé. Les structures sociales sont au centre des critiques puisqu’elles produisent cette culture majoritaire blanche et masculine où les minorités n’ont pas leur place. La contre-culture, lieu de contestation des positions sociales établies, est une lame de fond qui va bouleverser profondément la société, d’abord américaine, puis, par extension, européenne. Cette critique de l’ethnocentrisme occidental est le signe d’une rupture générationnelle qui se traduira dans différents domaines, notamment dans celui de la culture.

Angela Davis s’inscrit parfaitement dans son époque dont elle est à la fois un produit et un élément moteur. La société américaine des années d’après-guerre peut être caractérisée par une série de phénomènes et d’événements : les mouvements afro-américains pour les droits civiques, l’américanisation et la culture de masse, la Guerre froide, la guerre du Vietnam, la montée des contestations notamment étudiante et féministe. D’une manière ou d’une autre, le parcours d’Angela Davis est lié à ces moments de l’histoire des États-Unis.

Angela Davis naît dans un milieu afro-américain de classe moyenne, un milieu où la ségrégation est déjà affaiblie puisque ses parents ont tous les deux fait des études et qu’ils pourront permettre à leur fille d’en faire également, notamment en Europe. Néanmoins, A.Davis grandit dans un quartier où les tensions entre les communautés noire et blanche sont exacerbées, ce qui la confronte à ce problème américain qu’est le rapport entre les « races ». Le manque de cohérence entre cette réalité et le discours égalitaire et libéral à l’américaine la conduit tout naturellement à chercher des alternatives. Dans un contexte de Guerre froide, l’idéologie communiste semble une possibilité rêvée, d’autant plus que c’est un système de pensée qu’A. Davis a déjà côtoyé dans sa famille.

Durant ses années d’études aux États-Unis et en Europe, Angela Davis entre dans un milieu intellectuel à une époque où certaines revendications, notamment étudiantes, sont menées par des intellectuels. Ce monde brasse un ensemble de contestations propres à la contre-culture qui, dans les années soixante, en sont à leurs débuts. Angela Davis est étudiante en philosophie, élève de Marcuse. Sa sensibilité contestataire ne peut que s’épanouir dans les divers combats à mener. La guerre du Vietnam, les conditions de vie des Afro-Américains, la liberté des femmes sont autant de luttes qui correspondent à différents aspects de sa personnalité. La profonde intellectualité d’Angela Davis couplée à son engagement communiste la mène logiquement à l’action sur le terrain, auprès de ses frères.

Par ailleurs, avec les années soixante, le mouvement des droits civiques se transforme et se mue en un mouvement dont l’influence dépasse la simple sphère politique. Le concept de Black Power est né et avec lui, l’idée de la spécificité de la culture noire par rapport à la culture blanche majoritaire. Le Black Power peut être considéré comme une philosophie pragmatique – et non anarchiste comme ont voulu le croire certains – qui déclare que le pouvoir doit souvent être arraché ou gagné et qu’il n’est que rarement partagé de plein gré. Différentes idéologies sont groupées sous l’expression « Black Power » mais une volonté leur est à toutes commune : les Afro-Américains doivent prendre leur destin en main. L’expression culturelle afro-américaine doit donc s’auto-déterminer afin de se construire une identité propre et indépendante. Le Black Power va se diffuser dans tous les secteurs de la culture, qu’il s’agisse des arts plastiques, de la mode ou de la musique. Le combat d’Angela Davis pour les Afro-Américains se situe dans ces optiques-là. Tout d’abord, la lutte comme moyen d’aboutir à ses objectifs, « la lutte politique, par le peuple en mouvement qui se battrait pour ceux qui se trouvaient derrière les murs »5, notamment lorsqu’elle s’engage pour la libération des prisonniers politiques. Ensuite, la culture comme moyen de revendication. Angela Davis, vingt ans dans les années soixante, arbore une coupe de cheveux afro, symbole de rébellion à l’image du poing revendicateur des militants noirs américains.

Juxtaposer le contexte social, politique et culturel des années soixante et les dimensions multiples du personnage d’Angela Davis nous montre en quoi celle-ci est typiquement un personnage de son époque. Les années d’après-guerre seront celles d’une tentative d’américanisation profonde de l’Europe dans les sphères politique, économique, sociale et culturelle. Le mouvement parallèle de la contre-culture, qui émane notamment d’une attitude paradoxale d’amour-haine à l’égard de l’Amérique, se diffuse par les mêmes canaux. Dans cette époque de contacts intenses entre l’Europe et les États-Unis, les différents aspects ainsi que les formes que prendra la lutte d’Angela Davis sont déterminés par les influences idéologiques qu’elle subit, les milieux qu’elle traverse, les personnes qu’elle rencontre. Certes, tout engagement est le fruit d’une conjonction de paramètres souvent imprévisible, peu palpable et dépendant totalement des opportunités saisies ou manquées. Néanmoins, dans le cas d’Angela Davis, il faut constater qu’elle combine des attributs rarement réunis. Pensons, par exemple, à son engagement communiste. Schématiquement, une telle adhésion, conjuguée à sa réflexion intellectuelle profonde, lui permet de potentiellement toucher des ouvriers réunis autour des promesses libératrices de cette idéologie, mais aussi des universitaires déçus par un système capitaliste dans lequel ils ne se retrouvent plus. Active dans les mouvements afro-américains, elle y défend aussi la place de la femme. Une telle spécificité de combat lui permet d’être une figure représentative pour des cercles de militants dont les luttes peuvent être très différentes. Cette caractéristique peut probablement expliquer pourquoi son emprisonnement et son procès ont provoqué une telle levée de boucliers. La pluralité de son combat et de son personnage pouvait toucher des personnes issues d’horizons très divers, animés par des valeurs différentes et connaissant des parcours de vie extrêmement dissemblables.

  1. BARJOT (D.), « Introduction », in BARJOT (D.), RÉVEILLARD (C.), dir., L’américanisation de l’Europe occidentale au XXe siècle. Mythe et réalité. Actes du colloque des Universités européennes d’été, 9­11 juillet 2001, Paris, 2002, pp. 7­37 ; EUDES (Y.), La conquête des esprits. L’appareil d’exportation culturelle du gouvernement américain vers le tiers monde, Paris, 1982 ; HAROUEL (J.­L.), Culture et contre­cultures, Paris, 1998, pp. 1­11 ; MCKAY (G.), Yankee go home (& take me with u) : Americanization and popular culture, Sheffield, 1997, pp. 12­53 ; STEPHAN (A.), « Cold War Alliances and the Emergence of Transatlantic Competition : an Introduction », in STEPHAN (A.), ed., The Americanization of European culture, diplomacy and Anti ­Americanism after 1945, New York, 2006, pp. 1­20 ; VAN DEBURG (W.L.), New Day in Babylon (…), pp. 11­62. []
  2. BARJOT (D.), op. cit., p. 7. []
  3. MCKAY (G.), op. cit., p. 14 (traduit par nous). []
  4. MILLER (A.), Death of a Salesman, 1949. []
  5. DAVIS (A.), op. cit., p. 246. []

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *