De la minorité à la citoyenneté !

décembre 24, 2010 · Posted in Pensées, Textes · 1 Comment 

Posant comme nécessaire la dignité de nos cultures afin d’obtenir l’égalité, j’ai, dans un précédent article, pointé l’infantilisation et la ségrégation culturelle que portait notre condition de minorité. Une fois fait ce constat, il importe de penser une stratégie pour en sortir. Dans ce présent article, je tente d’analyser les stratégies politiques entreprises pour nous maintenir dans cette condition comme pour nous en sortir. Je me focalise sur un paradoxe, l’hégémonie de la République comme référence à la fois du camp de ceux qui souhaitent nous maintenir dans cette condition comme du camp de ceux qui luttent pour nous en sortir.

La plupart des mouvements des quartiers, des immigrations de colonisés et de leurs descendants, contre le racisme dont la négrophobie et l’islamophobie, bref les mouvements réels des colonisés de la République invoquent, en effet, la « République » à tout bout de champ. Ils les invoquent à un rythme et une intensité inconnues de tous les autres mouvements sociaux. Cette pratique d’exception de notre part se fonde, non sans ironie, sur l’idée que lorsqu’il s’agit des minorités le fait d’exception supplante la règle universelle.

Mission civilisatrice de la République

La République réelle, un État d’exception

La République que nous vivons n’est pas la même que pour eux. Celle que nous vivons est une République d’exception. A notre contact, elle devient coloniale. La République, pour eux, signifie démocratie. Or pour nous, et ce depuis la colonisation, elle n’a pas cessé d’être le nom de l’Empire. La laïcité qui protège la liberté de leurs cultes oppresse les nôtres. La police nationale les protège mais qui nous protège de la police ? La nationalité française leur confère des droits de citoyens tandis qu’elle nous impose des devoirs de sujets : « La France aime-la ou quitte la ! » L’intégration pour eux c’est le refus de l’exclusion, pour nous c’est l’oppression et l’acculturation. Le « vivre ensemble » et la mixité « sociale » pour eux c’est la fraternité, pour nous c’est une accusation de communautarisme à chaque fois que nous nous retrouvons à plus de 2 non-souchiens. L’éducation nationale qui leur enseigne la grandeur de leurs cultures, nous enseigne la honte des nôtres. L’égalité hommes-femmes et le planning familial pour eux c’est la libération des femmes et le congé de paternité, pour nous c’est le contrôle de notre supposée trop forte natalité et le mépris à l’égard de nos hommes présumés violeurs-voleurs-voileurs. La liste des vécus différenciés et clivants de cette République pourraît être rallongée à n’en plus finir.

Gentil flic républicain sauvant femme musulmane laïque oppressée par homme musulman communautariste

La République entre gentil et méchant flic

La République coloniale, entendant nos révoltes et nos exigences de dignité et d’égalité, qui sonnent à ses oreilles comme autant d’appels à l’émeute et à la rébellion, songe à nous préparer des solutions dans le cadre bien compris de ses intérêts. C’est ainsi que, majoritairement, la contestation de cette norme d’origine coloniale s’appuie sur les aspects dits positifs de cette même République. La légitimation de l’ordre, comme l’appel à sa réforme, fonctionne autour du couple Républicain, de la bonne ou de la mauvaise République. Quand il s’agit de « paix sociale », du Front National aux diverses associations de l’immigration post-coloniale, le discours nous concernant s’articule de façon hégémonique autour du couple du gentil et du méchant flic. Cette métaphore du couple de keufs s’impose à nous, les mineurs, comme seul discours autorisé. Pour les souchistes, la bonne République c’est le méchant flic. Pour les minorités « issus de » la diversité, comme ils disent, ça devrait être le gentil flic. Mais le gentil flic, fait tout autant partie de la Police républicaine coloniale que le méchant flic. Or lorsqu’il s’agit de répressions ou de violences policières, l’intérêt de l’indigène est fondamentalement contradictoire avec celui de la Police. Si nous nous soulevons, ça ne doit pas être pour nous soumettre, à la première occasion, de nouveau à la République sous prétexte qu’elle aura arborée le visage du gentil flic. Ce gentil flic qui, ne l’oublions pas, garde quand-même la matraque à portée de main.

Syndrome de Stockholm

Le syndrome de Stockholm des « enfants » de la République

Quand il s’agit de la question sociale et non simplement sécuritaire, ce couple Républicain se met à nous faire la leçon sur : le « vivre ensemble républicain » et la « mixité sociale » contre le « communautarisme », le « on peut tous y arriver, il faut s’en donner les moyens et refuser la victimisation », le « soyez reconnaissants, regardez ceux qui sont restés au Bled » et le « tout le monde est raciste, les Noirs et les Arabes autant que les Blancs », tous les trois, contre la « victimisation ». En niant la dignité de nos parents, il pense avoir remplacé notre père et notre mère. Il nous affuble du sobriquet d’enfants de la République. Nous sommes les mineurs de la République, n’oubliez-pas ! Le discours sur le couple républicain se comprend différemment selon que l’on s’identifie souchien ou indigène. Du point de vue souchien, la sévérité du père c’est la justice et l’indulgence de la mère de la faiblesse. Sévérité paternelle devenant méchanceté, et indulgence maternelle, compassion pour l’indigène aliéné. D’abord apparaît le père. Son paternalisme est une injonction à l’assimilation ou à la disparition, en somme la négation de notre humanité ou la mort de notre personnalité. Deviens identique à nous ou disparais de ma vue. D’un côté c’est la mort en tant qu’individu, et de l’autre la mort en tant que collectif. La France, notre foyer parental, aime la ou quitte la ! Certains atteints du syndrome de Stockholm, prennent leurs kidnappeurs, cette famille Thénardier, comme parents adoptifs. Ils se mettent, alors, à révérer le père colonisateur, certaines fantasment sur le mâle souchien, d’autres le servent fidèlement, tous y sont soumis. À cela, nous répondons par la fugue, le rejet viscéral et entier de leur injonction et par l’affirmation de notre fierté identitaire. Pour éviter une nouvelle fugue, la mère Thénardier, c’est-à-dire l’autorité maternaliste républicaine, se prenant au jeu de la mission civilisatrice, reconditionne sa propre culture périmée dans un emballage folklorique estampillé Islam des lumières ou «Métis, plus beaux enfants du monde». Nombreux sont ceux qui, pris dans un fantasme incestueux, s’y laissent prendre. Ils convoitent la mère Thénardier et rêvent de prendre la place de son mari dans son lit. À cette dernière ruse, nous répondons par l’amour de nos mères et nos sœurs, c’est-à-dire de nos religions et de nos couleurs. Nous sommes les enfants de nos parents, de nos pères et de nos mères, et non pas de la République. C’est à eux seuls que nous devons qui nous sommes, et ce sont eux nos modèles d’adultes.

Remplacez communistes par républicains...

Une seule République, la nôtre !

La réponse naïve à ce constat serait d’appliquer, à la réalité, l’idéal républicain en lieu et place de cet état d’exception. Or, nous l’avons vu, c’est également au nom de la République que nous sommes maintenus dans cette triste et tragique condition de minorité. Pour répondre à ce paradoxe est souvent avancée une République autre, plus authentique, plus proche de l’esprit originel de la loi, et qui aurait été pervertie par un quelconque lobby, communauté, ou groupe d’intérêts complotant dans l’ombre contre l’intérêt général. De là, émerge l’idée qu’il existerait ainsi deux Républiques : celle que nous subissons et une autre meilleure, sans être parfaite, que eux vivent. Or au cours de cet article, j’ai tenté de montrer que cette dernière n’était que le pôle humaniste du couple République : le gentil flic et la mère Thénardier. Ces deux Républiques ne forment donc qu’une seul couple policier et Thénardier. Ainsi si nous subissons la République, y compris son pôle humaniste, au lieu de bénéficier de la protection et de l’amour qu’elle accorde, c’est tout simplement qu’elle les accorde à d’autres que nous. Ne pas le reconnaître s’apparente à un déni de réalité qui, loin de provenir de l’ignorance, de la compromission ou de la perméabilité à l’idéologie intégrationniste est en réalité le fruit d’une incapacité à prendre en compte le rapport de force réel. Refuser de partir d’un nous (noirs, arabes, musulmans, de quartier etc.) et un eux (blanc, De Souche, catho-laïque, de centre ville ou des pavillons) en prétextant un nous universel idéal, c’est refuser de voir que ce dernier, un nous rêvé, n’est majoritaire que parmi le premier nous, le nous particulier ! Or à trop croire à cette République idéale, nous oublions un peu vite que dans la réalité, le nous Républicain abstrait universel et neutre est le même que le nous particulier blanc, de souche, catho-laïque et vraiment pas de quartiers… Ce sont eux qui, aujourd’hui, définissent ce qui est républicain de ce qui ne l’est pas. Reconduire un projet politique dont nous ne sommes pas les héros, mais les sous-fifres, c’est reconduire notre position de minorité au sein même d’une lutte qui prétend nous en émanciper.

Au regard de ce que je viens d’exposer, il est crucial que les mouvement réels des colonisés de la République soient dirigés par et pour eux-mêmes. Cela vaut aussi bien pour les partisans d’une République inclusive que pour ceux de l’option décoloniale. Cela signifie s’autoriser à défendre nos propres valeurs et notre propre idéal comme étant l’intérêt général. D’une façon qui pourra sembler à certains paradoxale, une meilleure République plus universelle ne pourra émerger que de nos luttes assumant leur particularité.

La stratégie antiraciste au risque d’une comparaison cocasse.

décembre 20, 2010 · Posted in Pensées · 1 Comment 

Amphithéâtre de la Sorbonne
Amphithéâtre de la Sorbonne

Permettez-moi de vous proposer une illustration estudiantine de la lutte antiraciste dans une perspective décoloniale. Imaginez un amphithéâtre composé de rangées de bancs. Les places sont distribuées une fois pour toutes en début d’année en fonction de l’intérêt manifesté pour le cours, pourtant très ennuyeux et bourré d’erreurs. De surcroît en bas, on entend mieux le cours qu’en haut. Les bons élèves sont donc plutôt en bas et les mauvais en haut. Il y a cependant des mauvais élèves qui se trouvent en bas et des bons en haut. Pourtant, le professeur ne souhaitant donner la parole qu’aux bons élèves, ne la donne qu’à ceux du bas, et note ensuite favorablement ceux qui ont participé en classe, c’est-à-dire ceux d’en bas. Rapidement « haut » devient un synonyme de mauvais élève et « bas » de bon élève. Toutes les places du bas étant prises, les bons élèves du haut réfléchissent alors à comment améliorer leur position. Ceux du bas s’en émeuvent et les critiquent durement en les encourageant plutôt à rendre le professeur plus indulgent afin que tous aient de meilleures notes. Mais ceux du haut ne sont pas dupes, si tout le monde a ses notes augmentées en proportion du travail accompli les mauvais élèves du bas en bénéficieront davantage que tous les élèves du haut, bons ou mauvais.

À part une poignée de traîtres cherchant à gagner les faveurs des élèves du bas, les bons élèves du haut cherchent d’autres stratégies. Dans un premier temps, une partie d’entre eux va voir le professeur à la fin de l’heure pour se faire bien voir et lui faire comprendre que malgré leur position en haut, ils font en réalité partie des bons élèves. Ils luttent contre les préjugés. Mais le professeur n’est pas très disposé à discuter avec les élèves en fin d’heure. De plus ceux du haut ont appris à hurler pour se faire entendre et ça déplaît fortement au professeur. Ils ont mauvaise réputation. Une autre partie des bons élèves du haut mécontents entreprend alors de demander au professeur de constituer des demi-groupes en fonction de la position dans l’amphithéâtre. Ils espèrent avoir des cours sans les élèves du bas et ainsi prendre leur place dans l’amphithéâtre. Cependant le professeur, pas dupe, continue de penser que le groupe A est globalement composé des bons élèves car ce sont ceux du bas alors que le groupe B est composé d’élèves médiocres car ce sont des élèves du haut malgré des exceptions notables qui n’en sont que plus méritants. Les premiers mettent l’accent sur le fait qu’ils sont de bons élèves, les seconds sont revendicatifs sur le fait qu’ils sont des élèves du haut. La première stratégie améliorera les résultats d’une partie seulement des bons élèves du haut alors que la seconde améliorera nettement les résultats des bons élèves du haut tout en nuisant à ceux des mauvais élèves du bas. Mais les notes des mauvais élèves du haut resteront sensiblement les mêmes dans les deux stratégies. Et pour cause, personne n’a remis en cause, ni le cours du professeur, ni son jugement, ni la disposition de l’amphithéâtre. Pour cela, il faut obtenir l’assentiment de la majorité des élèves du bas et plus probablement le soutien des mauvais élèves du bas… Or la nécessaire revendication identitaire « haut » les rebute et celle de « mauvais » élèves rebutent ceux du « haut », y compris les « mauvais » du « haut ». Tenter de séduire les « mauvais » du « bas » en leur disant qu’ils sont « haut-isés », que les « bons » du bas sont des fayots du prof et en dénonçant le professeur comme responsable de leurs « mauvais » résultats me semble être la stratégie à employer en leur direction.

Maintenant, revenons au racisme… L’amphithéâtre est la société dans laquelle nous vivons et le professeur son système. La stratégie de séduire ceux d’en bas a un nom : l’assimilationnisme. Celle de faire du lobbying auprès du professeur, c’est la déracialisation ou intégrationnisme. Et celle enfin de vouloir des classes séparées, c’est le nationalisme ou communautarisme. La stratégie assimilationniste est la pire de toutes. Celles du nationalisme et de l’intégrationnisme sont quant à elles assez similaires car elles cherchent à faire cesser l’amalgame entre la couleur, l’origine ou religion et le statut colonial sans faire cesser ce dernier. Pour faire cesser ce système, il nous faut utiliser les stratégies à notre disposition en fonction de la situation tout en essayant de rallier à notre cause les dominés parmi le groupe racial dominant. Pour les rallier, il faut pointer du doigt le fait que malgré leur « bonne » couleur, religion ou origine ils sont inférieurs socialement, que leur confrères et consœurs de couleur, origine et religion ont les faveurs du système et de l’État et que c’est ce dernier contre lequel il faut lutter.

Ce que j’ai cependant passé sous silence dans mon explication, c’est qu’il y a des élèves qui sont comme ceux du haut mais qui ne sont pas entrés dans l’amphi. Ils sont à l’extérieur, et quelques fois sont en lutte contre l’université elle-même. Leur action militante contribue à attiser le ressentiment du professeur et des élèves du bas à l’égard des élèves du haut encourageant ces derniers à opter plutôt pour une stratégie de copinage avec ceux du bas ou de recherche des faveurs des professeurs. La stratégie à mener pour une justice dans l’amphithéâtre devient d’autant plus complexe car il faut prendre en compte la force militante des étudiants de l’extérieur. Il ne sera possible de compter sur la mobilisation des élèves du haut à la fois en soutien à ceux de l’extérieur et pour la justice dans l’amphithéâtre qu’en fonction du rapport de force dans la lutte de ceux de l’extérieur qui prendra alors une importance de premier plan. Le soutien à leur apporter devra être sans faille tout en tâchant de renforcer l’unité des élèves du haut et d’empêcher l’esprit de corps de ceux du bas de se renforcer à la fois contre ceux du haut et ceux de l’extérieur coalisés.

Vous l’avez compris, je parlais là des politiques impérialistes et en particulier de l’impérialisme contre l’Islam et de l’islamophobie qu’il génère en Occident. Et je n’ai pas de réponse à donner à cet insoluble problème…. Et vous ?

L’affaire Guerlain, symptôme du néo-colonialisme négrophobe

décembre 4, 2010 · Posted in Pensées, Textes · Comment 

« Pour une fois, je me suis mis à travailler comme un nègre. Je ne sais pas si les nègres ont toujours tellement travaillé, mais enfin… »

Le succès de Guerlain : Explication.

La célèbre parfumerie française Guerlain s’est pourtant faite une renommée avec les senteurs dites « exotiques » à partir du XIXème siècle. Siècle des « grandes conquêtes » coloniales, elle permit à Guerlain, comme à d’autres, d’exploiter les richesses et la main d’œuvre de toutes ces nouvelles colonies, particulièrement en Afrique. Mais de cela, dans leur communication, pas un mot. Ce paradoxe s’explique par la volonté de nier l’apport du continent Noir et de ses peuples, après l’avoir surexploité dans des conditions indignes. Négation permettant de mettre ce succès au crédit du seul Guerlain, homme blanc européen. Jusqu’en 2002, J-P Guerlain faisait travailler des Comoriens sans-papiers sur l’ile de Mayotte1. Après un contrôle de l’inspection du travail, il licencie et délocalise sa production sans la moindre once de respect de la dignité des travailleurs, de leur famille et du peuple de l’île.

L’arrogance de la blanche Europe.

8 ans plus tard, le Grand Blanc Guerlain sort sa tirade négrophobe sur un journal télévisé quotidien de la première chaîne publique française. Expliquant à Elise Lucet la conception du parfum Shalimar, il se compare au travailleur ultime : le Nègre. A ce moment là votre esprit s’égare. Vous êtes alors à 2 doigts de découvrir que derrière le fétiche Guerlain se dissimule le secret de fabrication de ses parfums : une subtile alchimie entre l’exploitation colonialiste et le racisme négrophobe. Le négationnisme du travail des Noirs a pour objectif de dissimuler qu’en réalité, hier comme aujourd’hui, il est indispensable à la grandeur de cette arrogante Europe Blanche.

Les bienfaits de la colonisation.

La sortie raciste de J-P Guerlain est la démonstration éclatante que le colonialisme et le racisme négrophobe ne se limitent plus aux colonies mais ont été intégralement importés en métropole, complétant ainsi l’entreprise de soumission des Quartiers, des Noirs, des Arabes et des Musulmans en France, véritables colonisés de l’intérieur. C’est ce genre de petites phrases répétées de façon continue vers de larges audiences qui légitime le racisme et les discriminations systémiques dont nous sommes l’objet. Ils ont importé le colonialisme, exportons la décolonisation en métropole !

Prenons le parti de nous-mêmes !

  1. faisant partie des Comores mais annexée par la France au mépris du droit international []