Turquie et Tunisie : modernisme laïc contre islamisme obscurantiste ?

Voile traditionnelle tunisien (Sefsari)

Voile traditionnel tunisien (Sefsari)

Les femmes voilées en France reçoivent souvent la remarque que dans leur pays d’origine elles n’auraient pas eu le choix, elle n’auraient pas pu le porter et c’est tant mieux. Ou alors qu’une femme voilée n’aurait jamais pu accéder aux études du fait de son statut d’inférieure. On établit ainsi une échelle de valeurs entre pays musulmans laïques et donc modernes, et pays musulmans islamiques et donc obscurantistes… Mais pourquoi donc en Turquie et en Tunisie le concept de laïcité a-t-il été développé ? Je peux vous proposer quelques pistes.

En Turquie, parce que le pouvoir politique Ottoman se fondait sur la légitimité et l’institution religieuse pour gouverner aussi bien localement que l’ensemble de son Empire. Or le régime Ottoman était le principal obstacle au développement de la Turquie, ses provinces impériales ne lui apportant pas grand chose vu que de toute façon l’Empire était incapable de les défendre ou d’y imposer son autorité. Le pouvoir Ottoman avait même en son temps interdit l’imprimerie y voyant une menace à son autorité fondée sur son monopole de l’inteprétation coranique.

En Tunisie, il n’y a pas eu vraiment de laïcité, mais plutôt une instrumentalisation de la religion à des fins nationalistes et progressistes. Ces pays ont en commun qu’une institution religieuse contrôlait en grande partie la sphère publique notamment politique et culturelle.

En Tunisie le voile en soi n’est pas interdit mais les variantes importées du Machreq (l’Orient Arabe), grâce aux émissions religieuses sur les chaînes satellitaires, le sont. Et les autorités tunisiennes emploient souvent les moyens forts pour exécuter les ordres. Cependant, si on voyage en Tunisie ou si l’on y habite on constatera souvent des femmes vêtues d’un voile de la tête au pied même à l’Université, ne gardant comme découvert que le visage et encore… Le pouvoir tunisien explique que ce voile est contraire à l’authenticité et l’identité nationale tunisienne. Il ne serait donc pas opposé en pratique à la réapparition des voiles traditionnels. Pourtant ce sont les voiles traditionels, qui symbolisaient le statut de mineure de la femme et la plaçait sous la tutelle masculine.

Essaysons à présent d’élargir notre vision et de nous poser la question de l’origine du concept même de laïcité au Maghreb.

Durant la colonisation, en particulier en Algérie, la laïcité a été employée également dans le but de séculariser la société et permettre un développement intellectuel et culturel à la fois favorable aux intérêts coloniaux mais également dans le sens d’un réel développement économique et social. Le sens également de cette laïcité était impérialiste puisqu’il permettait de diviser les luttes nationalistes en séparant les progressistes des traditionnalistes d’alors.

Il y a le cas particulier et intéressant à noter des Kabyles, que le gouvernement colonial a tenté de séparer du reste de la population qualifiée d’Arabe. Un double effort de renforcement de l’identité ethnique d’une part, d’évangélisation chrétienne et de formation aux idées républicaines de l’autre fut entrepris. Ce fut en partie un succès. L’adhésion à l’idée laïque s’accompagna souvent de la perception que laïcité, modernité et Occident vont de pair. Perception qui s’appuie sur une dévalorisation de l’identité arabo-islamique à laquelle se substitue une identité Kabyle prétendument progressive et réprimée par l’oppression Arabe pré-coloniale permettant d’expliquer le « retard » pris par le Maghreb.

L’arabe étant la langue du Coran, une dé-arabisation, nommée pour plus de commodité laïcité, était censée porter en elle-même les germes d’un progressisme républicain émancipateur. Cette volonté de dé-islamiser, de dé-arabiser, vient du fait que la résistance majeure identifiée depuis toujours par les colonsisateurs était l’Islam. Et les arabes restent indissolublement dans la pensée dominante, jusqu’à nos jours, liés à l’Islam. Tant et si bien que nombre d’arabophones non-musulmans, vivant dans l’aire géographique arabo-musulmane, rechignent à se qualifier d’arabes. En réalité, la laïcité a servit comme prétexte à une occidentalisation censée permettre l’adhésion des indigènes au projet civilisateur de l’Empire. D’ailleurs les indigènes d’Algérie n’étaient pas nommés algériens mais musulmans, c’est dire à quel point religion et statut social étaient fortement liés. A tel point que les juifs du Maghreb se sont vu proposer durant la colonisation les mêmes droits que les colons, et à l’indépendance la nationalité française leur fut accorder.

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2 comments on “Turquie et Tunisie : modernisme laïc contre islamisme obscurantiste ?

  1. Ivan dit :

    Je ne partage pas cette explication fort sommaire de la laïcisation, en Turquie et en Tunisie, dont les processus, très différents,ont été plus complexe que décrit.
    Par contre je partage tout-à fait la vision sur le rôle colonialiste que l(on a fait jouer à la notion de laïcité au Maghreb, dont le seul but était de dominer les arabes par la vaine tentative de diminuer le rôle de la religion musulmane.Celle-ci était en effet ( et est toujours) clairement identifiée comme une force de résistance à l’occidentalisation, entendez: la colonisation.Le sort que l’on a réservé à une religion particulière, la judaïque,démontre bien l’hypocrisie de l’emploi des notions de laïcité.En fait , au Maghreb, l’obscurantisme , à savoir le racisme colonialiste, a pris le masque de la laïcité, et la modernité, à savoir la résistance à oppression, a pris ,à certains égards, le détour par l’islam.
    De nos jours, par ailleurs ,en Turquie , c’est à un gouvernement islamique que l’on doit la mise en cause légale des abus de pouvoir d’une armée des plus réactionnaires et comploteuse, la tentative de rapprochement avec l’Arménie, des amorces de compromis avec les Kurdes,malgré les résistances d’une armée laïciste ultra-nationaliste. Ce sont certes de bien timides avancées , mais elles sont à mesurer à l’aune de l’immobilisme et du carcan du passé très laïc. Force est de constater que des ferments de modernité se trouvent donc là du côté des islamistes, non des laîcistes.

    Pour taper sur le clou ( mais on ne le fait pas assez) : laïc n’est pas forcement moderne, musulman pas forcément obscurantiste, musulman pas forcément arabe, ni la démocratie forcément laïque

  2. Bader Lejmi dit :

    @ivan, d’abord merci de vos commentaires toujours pertinent ! Ensuite, en si peu de lignes mon essai d’explication de ce phénomène de sécularisation, plus que de laicité, en pays musulmans ne peut bien sûr etre exact ne serait-ce que par sa brièveté. Il s’agit surtout d’un essai d’explication. il faudrait faire une comparaison avec des pays musulmans et démocratiques, ou presque, tels que la malaisie ou l’indonésie. Les cas tunisiens et turques sont intéressants car tous deux faisaient parti de l’empire ottoman (le premier comme province, le second comme centre), tous deux ont connu des mouvements réformateurs modernistes (brisés par la colonisation en tunisie puis qui ont repris apres l’indépendance, poursuivi jusqu’au bout par la turquie)… Ce que j’ai essayé de faire c’est de ne pas regarder seulement le colonialisme mais aussi les logiques des dirigeants et cadres de ces peuples, ceux qui deviendront les bourgeoisies nationales, d’un côté d’une post-colonie, de l’autre d’une nation « en voie d’émergence » pour reprendre l’expression consacrée par le discours officiel.

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