La victoire du Ghana sur les USA, c’est la nôtre !
Dans cet article, je ne vous ferai pas une n-ième analyse du match. Pour ça, vous avez d’innombrables sites et revues et des personnes bien plus compétentes. Ce que j’aimerais montrer c’est toute la charge symbolique et politique de cette victoire du Ghana sur les USA.
Vous vous demandez peut-être pourquoi s’intéresser à la victoire du Ghana sur les USA, qui à première vue pourrait sembler ne pas avoir de rapport avec la lutte des descendants des immigrations coloniales en France. Pour répondre à cette épineuse question, rappelons-nous ces mots du martyr el-Hajj Malik el-Shabazz (Malcolm X) : « Nous sommes fermement convaincus que les problèmes de l’Afrique sont aussi les nôtres et que nos problèmes sont aussi ceux de l’Afrique. » et s’adressant aux chefs d’États Africains : « Vos problèmes ne seront jamais totalement résolus tant que les nôtres ne le seront pas. Vous ne serez jamais absolument jamais reconnus pour des hommes libres tant qu’on ne nous reconnaîtra pas et que l’on ne nous traitera pas comme des êtres humains. Notre problème est votre problème. Ce n’est pas le problème des Noirs ni un problème américain. C’est un problème mondial, qui se pose à toute l’humanité. Ce n’est pas un problème de droits civiques mais un problème de droits de l’homme. »
Pour commencer, parlons un peu du Ghana, ce pays qui tient une place de premier plan dans les luttes décoloniales africaines. Cette nation que Malik el-Shabazz avait considéré être « la source du panafricanisme ». Elle fut, le 6 mars 1957, la première nation d’Afrique Noire à obtenir son indépendance du Royaume-Uni. C’est le célèbre Kwame Nkrumah qui fut l’artisan de son indépendance aussi bien qu’un ardent promoteur du panafricanisme. Elle fut également, à partir de 1961 jusqu’à la fin de ses jours, la patrie d’adoption de la figure intellectuelle emblématique africaine-américaine, W.E.B. Du Bois, auteur notamment de Souls of Black Folk et du concept de double-conscience1. Il écrivit même un poème intitulé « Ghana calls », qui finissait par ce mot d’ordre « Pan Africa » et dédié à Nkrumah. Ce dernier avait lui-même fait ses études dans l’une des rares universités Noires des Etats-Unis: Lincoln University, en Pennsylvanie. Nkrumah alla jusqu’à nommer l’équipe nationale de football, les Black Stars (Étoiles Noires), en hommage à la compagnie maritime transatlantique monté par Marcus Garvey en vue de «servir de lien entre les peuples de couleur du monde dans leurs rapports commerciaux et industriels». Les liens historiques entre la lutte des Africains-Américains et celle des Africains colonisés sont donc solides et profonds. « Il est temps que les Afro-américains deviennent partie intégrante des panafricanistes du monde entier ; même si nous devons rester physiquement en Amérique, en luttant pour les avantages que nous garantit la Constitution, il nous faut « revenir » en Afrique philosophiquement et culturellement et créer une unité efficace dans le cadre du panafricanisme. » disait Malik el-Shabazz.
C’est pourquoi la victoire des Black Stars face aux USA est celle de toute l’Afrique face à la plus grande puissance néo-coloniale mondiale. La puissance qui par son hypocrite soutien aux indépendances africaines a manigancé dans l’ombre pour établir un pouvoir néo-colonial en asservissant par la dette et en établissant à la tête des États des dirigeants à sa solde allant jusqu’à l’assassinat s’il le fallait comme dans le cas de feu Patrice Lumumba, rahimou Allah. La puissance qui par l’intégration et la fin de la ségrégation a réalisé l’un des plus grands tour de passe-passe de l’histoire moderne, en substituant à la suprématie raciale Blanche sur le continent Américain, le colonialisme interne envers « 22 millions de Noirs sur ce continent »2. Et cette analyse est celle du Noir américain le plus intégré de sa génération, qui fut éduqué dans une école où il était le seul Noir au beau milieu de Blancs, ce que la propagande US nous présente comme l’accomplissement de la lutte des droits civiques. Ce Noir c’est Malik el-Shabazz, bien entendu, qui déclarait également « Non, je ne me considère pas comme Américain. Je fais partie des 22 millions de Noirs victimes de l’américanisme, des 22 millions de Noirs victimes de la démocratie, qui n’est qu’un des masques de l’hypocrisie. Aussi n’est-ce pas en tant qu’Américain, patriote ou agitateur de drapeau que je vous parle. Non. C’est en tant que victime du système américain. C’est en victime que je porte les yeux sur l’Amérique. Et ce que j’aperçois, ce n’est pas le rêve américain, mais le cauchemar américain. » Une défaite des USA et une victoire africaine est donc également une victoire pour les Africains-Américains !
Le Ghana, ultime représentant de l’Afrique à cette coupe du monde de football 2010, première à se dérouler en Afrique. Si cette coupe du monde se déroule en Afrique, il ne faut pas oublier que c’est en 2010 la première fois que cela survient près de 50 ans après la plupart des indépendances africaines. S’ajoute une injustice plus flagrante, celle du nombre d’équipes qualifiées. Alors que l’Afrique est plus peuplée et compte autant de fédérations nationales que l’Europe, elle n’a le droit de qualifier que 6 équipes, là où l’Europe dispose de 13 équipes, soit plus du double ! Sans compter les féroces appétits de profits et de pouvoir qui entourent cet événement le plus regardé au monde. Les droits de retransmission télé, les produits dérivés, les billets, la publicité, croyez-vous que cette masse énorme d’argent profite aux Africains ? Permettez-moi d’en douter et de penser que tout cela ira encore une fois dans les poches des grosses huiles de la FIFA…
Ne boudons tout de même pas notre plaisir. Cette coupe du monde se déroule dans la nation de Nelson Mandela, du combat des Noirs contre l’apartheid et la domination coloniale. Nelson Mandela, cet homme qui avait été formé militairement par l’Algérie pour abattre le colonialisme chez lui. Lui-même déclarait d’ailleurs : « Quand je suis rentré dans mon pays pour affronter l’apartheid, ajoute-t-il, je me suis senti plus fort ». C’est d’ailleurs à son retour d’Algérie que Mandela sera arrêté et condamné à la prison à vie. Prison dont il ne sortira que pour mettre un terme à l’apartheid et entreprendre une réforme radicale de l’État colonialiste sud-africain, instrument à l’époque de la suprématie Blanche. À notre grand désarroi, c’est sur cette terre d’Afrique du Sud, que l’équipe de football d’Algérie a été éliminée par les USA. Son capitaine Carlos Bocanegra déclarait d’ailleurs : « Moi je reste convaincu que notre qualification se jouera face à l’Algérie lors du dernier match et ça ne sera pas du gâteau car on connaît la réputation de gagneurs des Algériens aussi.» Mettons au crédit des USA, contrairement à d’autres grandes nations européennes, de n’être pas des chauvins vaniteux qui sous-estiment, voire dénigrent, leurs adversaires lorsqu’ils sont africains ou arabes. Et il est vrai que les Algériens se sont bien défendus face à cette équipe états-unienne. Mais il ne suffit pas simplement d’empêcher les USA, ou toute autre nation européenne, d’agir contre nous. Il faut également les battre ! C’est la leçon que nous avons tous retenue en regardant le match Algérie-USA. Ce n’est pas faute d’avoir bien joué que l’Algérie a perdu, mais bien faute de ne pas avoir su attaquer et mettre dans la défensive le camp américain en portant la peur dans leur partie du terrain.
Chose que les joueurs du Ghana et leur entraîneur ont parfaitement compris. De nombreux joueurs Ghanéens évoluent dans des championnats européens. Et c’est parce qu’ils connaissaient cette Europe, ces Blancs, de près, qu’ils ont su déjouer leurs pièges. Comme le disait Malik el-Shabazz : « Nul mieux que le serviteur ne connaît le maître. Nous sommes serviteurs en Amérique depuis plus de 300 ans. Nous connaissons à fond et de l’intérieur cet homme qui se fait appeler « Oncle Sam ». » Ensuite le sélectionneur du Ghana, Milovan Rajevac, est un Serbe qui n’a jamais travaillé ailleurs qu’en Serbie avant de servir le Ghana. Ce n’est pas un mercenaire en safari en Afrique, mais un entraîneur au service de son équipe. Ce n’est donc pas si étonnant qu’à peine après 6 minutes de jeu Kevin-Prince Boateng marque pour le Ghana. Boateng, germano-ghanéen, sacré meilleur jeune joueur allemand en 2006, en choisissant le Ghana plutôt que l’Allemagne a apporté au Ghana tout le savoir sur cette Europe conquérante et sûre d’elle-même qu’il a acquis dans le contact intime avec cette civilisation dont il est un enfant. Choix à l’opposé des joueurs de football maghrébins qui péchant par excès d’amour en Marianne ont cru que depuis l’équipe de France « Black Blanc Beur » l’intégration d’Arabes dans l’équipe de France était acquise. Or l’intégration est un processus, qu’un indigène ne finit jamais de réaliser. Il faut toujours montrer patte Blanche, prouver son degré d’évolution vers la Blanche et catho-laïque humanité. Dans une équipe intégrée de beurs, de blacks, c’est le Blanc qui dirige. Ben Arfa et Benzema n’ont pas été sélectionnés par Domenech et c’est bien fait pour eux, ils n’avaient qu’à choisir leurs pays d’origine qui les avaient par ailleurs invités à rejoindre leurs sélections nationales. Appliquant la leçon de la laïcité à la lettre en laissant son cœur dans son placard, dans la sphère privée comme ils disent, Benzema déclarait : « L’Algérie c’est le pays de mes parents, c’est dans mon cœur, mais sportivement, je jouerai en équipe de France». Ce qu’il faut comprendre, c’est que sportivement Benzema dédaigne ses parents et méprise son cœur.
Mais je ne suis pas nationaliste pour autant… J’aurais pu, dans cette coupe du monde, soutenir également l’équipe de France, composée d’une majorité de Noirs, dont des Musulmans, y compris des Musulmans (Abidal, Ribery et Anelka) qui ne s’en cachent pas. Or sans parler de leurs médiocres performances sportives, cette équipe a subi des attaques à connotations clairement racistes d’intellectuels comme Alain Finkielkraut, de politiques comme François Bayrou, Malek Boutih, Fadela Amara ou la ministre Roselyne Bachelot aussi bien que des journalistes tel que le rédacteur en chef du Figaro, Jérôme Béglé. Les responsables de la Fédération Française de Football, son sélectionneur Domenech, tous Blancs, n’ont pas émis la moindre protestation contre la montagne d’insinuations racistes. En plus de la volonté de casser du négro à travers Anelka ou Evra, l’islamité de Ribery a été l’objet de trop nombreuses railleries pour que ça n’indique pas une volonté délibérée de s’attaquer aux Noirs et à l’islam lui-même. Nous avons pu voir une équipe certes majoritairement Noire mais qui, au moindre faux pas, se fait lâcher par ses parrains Blancs, et lyncher par la foule des zélateurs d’une Équipe de France de souche et catho-laïque comme l’a prouvé la mise à sac du siège de la Fédération Française de Football à Paris.
Pour en revenir au match, il a fallu malheureusement, qu’à la 62ème minute, le défenseur ghanéen Jonathan Mensah, joueur du Havre, commette une faute sur l’américain Dempsey qui permis aux USA d’égaliser sur un misérable penalty. Il faut cependant rappeler que Jonathan Mensah est souvent hué par des cris de singes dans le championnat français… C’est finalement dans les prolongations, à la 93ème minute, qu’Asamoah Gyan marque et permet au Ghana de se qualifier pour les ¼ de finale. Cette victoire sur les USA vengeant ainsi la défaite de l’Algérie face aux USA et l’élimination de toutes les autres nations africaines.
Alors si vous appréciez le foot, même modérément, soutenez ce vendredi 2 juillet à 20h30, la rayonnante équipe des Black Stars du Ghana contre l’Uruguay. Cette dernière avait d’ailleurs éliminé une autre équipe africaine : l’Afrique du Sud. J’espère que vous avez compris en lisant mon article, qu’une victoire du Ghana ce n’est pas simplement du foot, c’est un symbole ! Pour finir, Malik el-Shabazz disait :« [Les pouvoirs établis] comprennent que, s’il s’établit jamais un contact direct, une communication, une entente et un accord réel entre les 22 ou 30 millions d’Afro-américains et les Africains du continent, il n’y aurait rien que nous ne soyons en mesure d’accomplir. ». Il en est de même entre les descendants des immigrés ex-colonisés, car nous sommes tous des « frères de sang » œuvrant pour la « Black Revolution » comme le dirait Malik el-Shabazz pour qui toute révolution décoloniale est une « Black Revolution », et est frère ou sœur de sang toute personne subissant le joug du colonialisme européen y compris interne.
Bader Lejmi
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- le sens de toujours se regarder avec les yeux d’autrui, comme si nous étions deux personnes à la fois, l’Américain et le Noir, le Français et le Noir [↩]
- Malik el-Shabazz (1965) [↩]
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Le sociologue et prêtre catholique François Houtart est un des penseurs de la théologie de libération. Voici quelques uns de ses textes concernant notamment les rapports entre religion, théologie et transformation sociale :
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Nous, originaires de l’immigration post-coloniale, avons été récemment affublés du sobriquet de minorités visibles. Popularisé par les dominants, le terme de minorité est comme un appel à la condescendance, lorsque l’on parle de nous comme de pauvres victimes. Mais c’est également un appel au contrôle étroit, lorsque nous sommes soupçonnés de communautarisme. Ce discours, les plus darwinisés d’entre nous, sont même, comme souvent, venus à le reprendre. A ceux qui sont comme hypnotisés par la magie du chiffre, j’aimerais qu’ils se réveillent. Parle-t-on de la minorité chômeur ? De la minorité étudiante ? De la minorité retraitée ? Pourtant ces groupes sociaux sont, on ne peut plus, minoritaires en nombres. Non, pour eux on ne parle pas de minorité, car ce terme de minorité ne sert à rien de plus qu’à parler des groupes sociaux dominés et marginalisés. A l’exception notable des enfants que l’on qualifie de mineurs. Mais au fond n’est-ce pas simplement qu’ils nous conçoivent comme de grands enfants, des mineurs à vie ? Le Noir est un grand enfant perturbateur, l’Arabe un assisté ingrat. Ce ne sont pas simplement des représentations coloniales, ce sont aussi les destins qui nous sont imposés. Le français De Souche, colon dans notre pays commun, endossant, lui, le rôle de l’adulte, de notre tuteur. Car en nous (dis)qualifiant de minoritaire, les De Souche s’autoproclament majoritaires affirmant ainsi leur domination et leur normalité. Inversement, nous les minoritaires sommes à la fois les dominés et les anormaux. L’anormalité nous relègue, nous et notre parole, à la marge, à la périphérie aussi bien spatialement dans la banlieue, que culturellement dans l’espace privée. Nous ne sommes pas les bienvenus dans la ville et dans l’espace public. Nulle part et à aucun moment, nous n’avons le pouvoir ou la capacité d’affirmer notre volonté sans, au préalable, obtenir l’autorisation du maître.
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Nos cultures, toujours considérées soit comme exotiques et primitives, soit comme menaçantes et ostentatoires, sont les premières à en pâtir. Partout dans l’espace public, il nous est demandé, au nom de l’identité nationale, des valeurs républicaines, de l’identité nationale, de la laïcité, de l’universalisme républicain, du vivre ensemble contre le communautarisme ou même de la modernité émancipatrice, de bien vouloir laisser dans le domaine privé nos manières d’être et de penser. Seule une culture moderne, c-a-d blanco-europoéano-chrétienne, a pleinement droit de citer dans l’espace public. Sous couvert de distinction public-privé,, il s’agit d’une réelle ségrégation culturelle. A titre exceptionnel, ils exhibent de pâles imitations de nos cultures vidées de leurs substance, c’est-à-dire vidées de ce qui les rends vivantes : nous-mêmes. Une Afrique réinventée démontre, ainsi, par le burlesque et le grotesque, le sublime et le sérieux de leur modernité. Des figures fascinantes et menaçantes, fanatiques et décadentes, sont violemment projetées dans les téléviseurs des chaumières occidentales. Elles y apparaissent comme des irruptions intrusives et néfastes ou des exhibitions indécentes. L’Orient, sorte d’épouvantail par l’obscène et le nuisible, démontre ainsi le raisonnable et la bienveillance de l’Occident chevaleresque. Nos cultures ne servent alors qu’à produire le négatif de l’image idéal du Nous, moderne et occidental, comme sublime et sérieux, raisonnable et bienveillant. En refoulant sur nous ses angoisses les plus inavouables, nous ne sommes plus que sa transgression ou la monstruosité. C’est ainsi qu’ils légitiment la ségrégation culturelle dont nous sommes la cible.



